Inédits

Dimanche 4 mars 2007

Paris


J'échappe aux tourbillons de cette vie de Paris, si remplie, si agitée, si courte, pour retrouver cette page blanche, et ce petit recueil où, dans mes loisirs passés, j'avais l'habitude de jeter au hasard mes impressions, mes pensées.

J'ai écrit sur Londres1  n'aurai-je rien à dire sur Paris ? – Mais quelle disproportion entre le peintre et son sujet !

D'abord, je dirai un mot des merveilles de Paris. J'ai vu les monuments et les églises, les ponts nombreux, les boulevards plantés d'arbres, les colonnes majestueuses, les statues, les palais. Le dirais-je ? Cela n'a pas produit en moi ce sentiment d'admiration que j'attendais. On avait tant parlé, j'avais tant lu de ce Paris gigantesque ! Mon imagination me l'avait peint sous des couleurs et dans des proportions si féériques, qu'en le voyant je fus désenchanté. Quoi ! c'est là ce Louvre, dont tous les journaux illustrés sont remplis ! C'est là cette colonne de juillet, et ce petit ange doré est ce que l'on appelle le Génie de la Liberté ! O liberté ! Je t'avais conçue plus grande et plus imposante. Il me semblait que quelque chose te représentant devait être si élevé, que les nues voilassent ton front, et si resplendissant, que les yeux qui te contemplaient en fussent éblouis.

Quoiqu'il en soit, c'est là Paris, la première ville du monde au point de vue des Beaux-arts. Tout, dans ses rues bruyantes, sur ses boulevards animés, respire l'empressement, l'amusement et l'air de fête. Ses cafés sont remplis, et les cabarets aussi ; le cœur de l'homme et son estomac étant partout les mêmes. Les omnibus charrient à prix réduit de la chair humaine ; les touristes anglais, le parapluie sous le bras et le voile au chapeau, vont et viennent. S'ébahissant devant l'opéra, grimpant aux tours de Notre Dame, montant au faîte du Panthéon. Qui se douterait qu'il y a quatre ans, cette ville était dans la détresse et la famine, qui penserait qu'il y a 3 ans et demi, cette cité flambait de toutes parts ? A peine, ici et là, quelques ruines promptement réparées attestent-elles les désastres passés. Le peuple est une plante vivace qui a plus d'une racine. Meurtri sur un point, il pousse de plus belle d'un autre côté. Paris a pour aliment la province, et la province a pour guide et pour lumière, Paris.

J'ai parlé des ruines ; j'ai dit qu'elles se relèvent. Il y a celles de l'Hôtel-de-Ville, des Tuileries, des Ministères. Est-ce tout ? Non. Il y en a d'autres, mais celles-là ne sont pas celles que le touriste peut contempler, elles ne sont pas au nombre de celles que les millions rebâtissent. Transportez-vous avec moi dans ces maisons d'ouvriers, vastes casernes où des centaines de familles sont pèle-mêle entassées. Sans air, sans lumière, sans propreté, mais non pas pourtant – car c'est là un trait distinctif du caractère parisien, - non pas sans dignité, je veux dire sans un certain orgueil – venez à Montmartre, à Ménilmontant, à Belleville ; entrez dans ces cours, montez ces escaliers de bois, frappez à ces portes numérotées... Entrez. Si c'est après huit heures, vous trouverez peut-être une femme, et dans la chambre, en haillons, une nichée d'enfants sales, et pâles sous leur noirceur. Qui est-elle, cette femme ? Elle n'est point veuve. Le mari n'est donc pas rentré ? Non, il ne rentrera pas. - Le mari ! L'autre jour, il revenait du travail, fatigué. Il avait mangé sa soupe ; le tête sur la table, il sommeillait, ou causait à sa femme, en jouant avec le cadet. On a frappé à la porte, comme vous tout-à-l'heure. L'homme s'est levé pour ouvrir. Un monsieur est entré, un monsieur avec une écharpe tricolore. « Êtes-vous un tel ? » La femme pâlit. L'homme répond sans sourciller : oui. « Vous avez servi la Commune ? » - « Monsieur, c'était pour les trente sous, » crie la femme. « Il n'y avait pas de pain, pouvait-il nous voir mourir de faim ? » - « C'est bon, c'est bon, » dit le monsieur à l'écharpe. Et les agents sont entrés ; ils ont, sous les yeux de la femme et des enfants en larmes, lié l'homme vaillant qui n'a point fait de résistance ; et ils l'ont emmené.

Le mari ! Tenez, voilà une lettre de lui. Il vient d'arriver en Nouvelle Calédonie. Il dit qu'il se porte bien ; mais qui sait ? Il ne veut pas effrayer sa femme. La déportation à perpétuité ! Quatre mois de voyage sur la mer, entassé comme des animaux de boucherie ! Et là-bas ! Un climat meurtrier peut-être  on raconte tant de choses de ces îles éloignées ! Enfin, il y est. C'est un travailleur ; il ne s'est point enivré plus de deux fois dans sa vie. Peut-être se débrouillera-t-il. Mais quelle tristesse au coeur de sa femme ! Seule, et nourrir quatre enfants ! Heureuse encore, si elle connaissait Celui qui s'appelle le Père des orphelins et le Soutien de la veuve !

Qui relèvera les ruines dans ce coeur ? Qui refera cette idylle brisée ? Car, croyez-le, tous ont leur idylle, et l'amour conjugal est aussi doux dans la mansarde du travailleur que dans l'hôtel ducal, et la mère plébéienne aime autant son petit ange ébouriffé que la mère aristocratique sa poupée bien attifée. Qui donc réparera toutes ces brèches ? Les millions n'y suffiront pas. Je vous le dis, il n'y a qu'une chose qui puisse le faire, c'est l'amour. Cet amour qui fait les amnisties, qui pardonne comme Dieu pardonne...

Ah ! Puisque la France s'est perdue par la haine, sauve-la, mon Dieu, par l'amour !



19 septembre 1874

1Texte prochainement mis en ligne.

Par Jacques Blocher
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Mercredi 25 avril 2007

Note sur la mort de David Livingstone

Livingstone est mort, et son corps est déjà déposé dans l'un des somptueux sépulcres de Westminster. C'était samedi au matin qu'avait lieu la cérémonie funèbre. Une foule nombreuse s'était portée sur le passage du cortège, qui se composait après le corbillard drapé de noir, de voitures de deuil pleines de gens de l'aristocratie. Triomphes de l'intelligence ! L'homme que l'on conduisait ainsi avec pompe à sa dernière demeure, parmi les tombeaux des rois, cet homme avait été pauvre tisseur de coton. Énergique et chrétien, son génie s'était fait jour à travers l'atmosphère étouffante du prolétariat. Sa vie entière est une merveille. Trente ans il a parcouru en tous sens l'Afrique, ce monde inconnu; cherchant les cours du Nil, et découvrant des pays nouveaux, fertiles et habités par des races intelligentes. Souvent sans autre protection que Dieu, il sut toujours se tirer des plus critiques circonstances par la douceur et la bienveillance, et à sa mort on a vu ce spectacle touchant d'Africains sauvages et que l'on prétend dénaturés, transportant le cadavre de cet homme extraordinaire, par monts et par vaux, à travers des centaines de miles, pour le remettre à ses compatriotes.1

Ce cadavre a passé devant moi, dans sa froide prison d'ébène. Tous se découvraient, et certes, si la mort doit être respectée, combien plus une telle mort, après une telle vie ! Pionnier des missionnaires, ta mémoire sera longtemps gardée par ceux qui te doivent tant. Dors en paix, jusqu'au jour de la résurrection où, devant le trône de gloire, apparaîtront avec toi des milliers de ces êtres jusqu'à ce jour inconnus auxquels tes efforts auront servi à faire connaître et aimer l'évangile de la vie !


21 avril 1874 (les funérailles de David Livingstone avaient eu lieu le 18 avril précédent, alors que Ruben Saillens était londonien ; il était élève à l'East London Institute fondé depuis l'automne par H. Grattan-Guinness).

1. David Livingstone était décédé dans l'actuelle Zambie le 1er mai 1873.


Par Jacques Blocher
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Lundi 7 mai 2007

Le Revers de la civilisation


Londres ! Cette ville est un monde, et ce monde est un mystère. Londres est une hydre à 4 millions de têtes, une sorte d'immense couleuvre gisant au bord d'une eau noirâtre, l'enveloppant d'une atmosphère sombre et empestée, et s'agitant avec bruit, sans jamais remuer de place ou changer de physionomie.

Londres, c'est l'époque personnifiée. Paris a longtemps été le représentant de son siècle, et l'est encore, au point de vue artistique, littéraire, fashionable. Mais le siècle, dans son caractère général, est essentiellement positiviste, mercantile, intéressé. Nous sommes à l'époque de la vapeur et du télégraphe; à l'époque de la machine et du six pour cent. Faut-il le déplorer ? Non ; le vrai philosophe ne se plaint pas de son temps, mais apporte tout son génie à le rendre meilleur. Ceci est une manifestation nouvelle de l'esprit humain. A chaque âge, ses traits généraux : nous avons eu autrefois la bravoure, la bigoterie, le scepticisme, l'art, la littérature : aujourd'hui, c'est le commerce. Eh bien, soit ! Il y a de la poésie dans tout ce qui est bon, et de la grandeur dans tout ce qui est humain.

Londres, c'est donc le XIXe siècle dans toute la fébrile activité de sa civilisation. C'est à la bourse de Londres que vous pouvez tâter le pouls du monde. De tous les rivages et de toutes les mers, la richesse aboutit ici ; l'or qui se manipule dans ces rues si affairées, si sombres, si imposantes dans leur antiquité, de la cité de Londres, cet or a été récolté un peu partout : en Australie, en Chine, aux Indes, en Amérique. Mille vaisseaux apportent chaque jour la fortune dans les docks graisseux, aux baraques de planches, aux eaux sales, qui bordent la Tamise. Quelle vie ! La ruche humaine s'agite, travaille, se tourmente : l'or, ce métal trop liquide pour être mis en monceaux, change à chaque instant de place. Celui qui en avait une montagne la voit s'écrouler tout à coup, et grossir les petits tas d'autres spéculateurs, qui, quelque jour peut-être, auront aussi leur tour de ruine. Est-ce tout ? Non. Ces hommes, plus ou moins égoïstes, sont les moteurs involontaires de toute une série d'événements. Par leur or, vit l'employé laborieux et humble, dont la famille est maintenue dans l'aisance, et dont les enfants reçoivent l'instruction qui en fera, plus tard, des citoyens utiles et peut-être d'élite. Par leur or, le chercheur ingénieux, l'homme de science, est soutenu ; et ces pionniers de la civilisation moderne, les Livingstone, les Moffat, les Stanley, peuvent apporter au loin la lumière de l'Évangile. Pourquoi nous plaindrions-nous ? Les riches n'ont pas tous des cœurs de pierre, et il n'a pas entièrement perdu sa vie, celui qui l'a consacrée à l'acquisition d'une fortune dont il a ensuite usé pour de grandes et nobles entreprises. Grâce à l'or de ces commerçants, la Bible a été publiée en 250 langues, et des milliers de missionnaires sont allés la prêcher aux quatre coins de la terre.

Londres, ce cœur du monde mercantile, ne manque ni d'artères, ni de veines. Il y a des chemins de fer, sous la terre, sous l'eau, et sous le brouillard. - Car le soleil sourit peu sur la grande métropole, toujours couverte de vapeurs et de brumes, comme un fumeur enveloppé d'un nuage qu'il a lui-même produit. Après le chemin de fer, viennent les tramways, longeant les longues, interminables avenues, puis les omnibus, puis les voitures. Tout cela à un nombre inouï, et tout cela roule sans cesse, sifflant, cahotant, galopant, au sein d'une multitude de piétons, qui, chacun plus solitaire que jamais anachorète dans son désert, se coudoyent sans se regarder, se rencontrent mille fois peut-être dans leur existence, sans se reconnaître jamais.

Les vivres qui se consomment dans ce gouffre sont à une effrayante quantité. Les bœufs, les moutons, les légumes, les fruits, arrivent de tous les côtés à la fois, et sont engloutis en un jour par l'hydre effroyable. Chaque soir, cette ville s'endort dans la famine, et elle se réveille chaque matin dans l'abondance. Pendant la nuit, ses besoins sont pourvus.

Et si l'absorption matérielle est grande, que ne faut-il pas, à cette masse d'esprit qui pensent, pour la nourrir ? Que de livres bons et mauvais, que de journaux, bien ou mal pensants, sont jetés chaque jour en pâture à cette multitude ? Quoi donc ? Ces gens affairés lisent-ils ? Oui, et plus que les autres hommes, peut-être. Le Français cause, l'Espagnol dort, l'Italien chante, l'Allemand mange et l'Anglais lit. Il lit partout, dans le train, dans l'omnibus, dans la rue. Le livre ou le journal est son compagnon, et remplace pour lui la conversation, dans laquelle il n'excelle pas, et la pensée, à laquelle il n'a pas le temps de se livrer.

La nourriture pour l'esprit, c'est la presse, mais pour tant de cœurs, ne faut-il pas aussi un aliment ? Hélas ! le cœur de l'homme est mauvais, à Londres comme ailleurs, et l'aliment qu'il cherche est corrompu comme lui.

C'est là le revers de la civilisation. Les grandes agglomérations sont sans doute de grands foyers de lumière, - mais elles sont davantage encore des gouffres d'iniquité. Le cœur humain est une mare stagnante, de laquelle monte une odeur fétide, et dans laquelle des plantes pestilentielles végètent vigoureusement. Mettez toutes ces petites mares ensemble, ou réunissez-en un grand nombre, et vous avez un océan dont les dangers et les tempêtes sont d'autant plus redoutables qu'il est plus étendu.

Les philosophes qui tiennent l'homme pour naturellement bon devraient vivre et étudier dans les faubourgs d'une grande cité. Si l'homme était naturellement bon, la société le rendrait meilleur : c'est le contraire qui arrive. Que de jeunes gens, descendus, inexpérimentés et relativement innocents de leurs montagnes d'Écosse, sont venus à Londres pour y tomber et y mourir dans l'infamie ou le vice ? Que de victimes humaines s'immole à elle-même la société ! Loin de moi la pensée de faire de la solitude l'idéal de notre état; l'homme originellement, a été fait pour la société ; mais il faut que celle-ci soit régénérée et christianisée, autrement, elle est pour lui le plus terrible des pièges, la plus irrésistible et la plus infernale des tentations.

Dans l'état actuel, le moyen par lequel, dans cette grande cité comme dans toute autre, mais sur une plus grande échelle ici que nulle autre part, le cœur de l'homme cherche à se satisfaire, peut s'exprimer en un mot : la sensualité. A Londres, ce vice prend surtout deux formes : l'ivrognerie et la prostitution. La misère est la grande pourvoyeuse des cabarets, des bouges et des hôpitaux.

La misère : c'est là le côté sombre du Progrès. Je ne suis pas de ceux qui calomnient leur âge – de ces éternels bougonneurs pour lesquels le passé est l'idéal, et qui ne voient dans l'avenir qu'un tombeau, et dans le présent qu'une agonie. Je ne crois pas que le paupérisme ait jamais été moindre qu'aujourd'hui, et que le bien-être ait jamais été plus grand. Mais il me semble parfois que le Progrès, du côté humanitaire, est plus lent que de tout autre côté. Il me semble que l'abolition de l'esclavage eut dû précéder de longtemps l'apparition du chemin de fer, et que le bruit anti-humain du canon eut dû s'éteindre avant que des fils télégraphiques fussent établis d'un pays à l'autre. Il me semble que le martyre, sous toutes ses formes eut, dû cesser depuis longtemps. Le Progrès, je le répète, à lui tout seul, est lent à abolir les vrais maux de l'humanité. Au fait, il n'y arrivera jamais de lui-même ; le Progrès est une émanation divine, mais il faut que Dieu en personne paraisse, pour que la Misère soit bannie. Le Progrès la déplace, mais il ne la détruit pas, et la diminue peu.

Les serfs étaient autrefois attachés à la glèbe ; ils le sont aujourd'hui à la machine. Lesquels sont les plus heureux ? Je ne sais. Au moins, l'ancien serf respirait l'air pur et travaillait sous le soleil du bon Dieu ; tandis que son misérable successeur est enseveli dans un taudis, où il ne respire qu'un air fétide, et où il se souvient à peine d'avoir vu le soleil une fois en sa vie. Pauvres malheureux ! Celui qui passe dans les “back-street” de Londres, et ne sent pas son cœur saigner, n'est pas digne d'être un homme. La misère les rend imbéciles et vicieux. Ils sont là, entassés comme des animaux immondes dans l'ombre et la saleté, vivant de harengs fumés et de petite bière, gagnant cinq sous par jour, ou plutôt par nuit, car, dans leurs réduits, il est plus nuit que jour en tout temps, à confectionner des boîtes d'allumettes, ou des objets semblables. Les femmes sont déguenillées de corps et d'âme ; quelle dégradation, mon Dieu ! Les hommes sont hâves, pâles, leurs yeux à moitié fermés s'ouvrent pourtant quelquefois, et brillent d'un regard sarcastique, dont toute douceur est exclue, comme s'ils reflétaient l'ironie de la vie. Et les enfants ! Ma plume se refuse à décrire leur misère. Ils naissent dans la boue, y sont élevés, et croissent dans une ignorance qui n'a d'égale que leurs mauvais instincts. Dans ces lieux la pudeur, cette dernière marque de l'humanité, est presque éteinte ; l'idée de Dieu, tellement voilée, qu'il faut la mort d'un proche ou quelque événement extraordinaire pour rappeler à la créature que Dieu est au-delà du brouillard sombre, et qu'il voit au travers. La lutte sordide, pied à pied, contre la Faim, emporte toute autre préoccupation. La mère n'interrompt pas son dur travail tandis que le mari agonise : il faut du pain aux enfants !

Quel de ces êtres, grands ou petits, n'a vu de sa vie une prairie, une colline, la nature de Dieu. Le chant du rossignol, le lever du soleil, la douce brise de mer, le murmure du vent dans les arbres, tout cela leur est inconnu. Ils ne connaissent rien au-delà de la rue étroite et sale, et du “public-house” dont les feux scintillent le soir. Ils ne désirent rien, tant leur cœur est mort, qu'une paie un peu plus forte et du “gin” en plus grande abondance. L'ivrognerie est leur grande consolation. Le gin-palace est la seule église qu'ils fréquentent ; la chanson à boire, le seul hymne qu'ils entonnent jamais. Hommes, femmes, enfants, s'enivrent régulièrement. S'enivrer, n'est-ce pas un vice ; c'est la règle générale ; cela va de soi. Et comment en serait-il autrement ? Ivres, ne sont-ils pas heureux ? Ne noient-ils pas dans la liqueur brune soucis, préoccupations, souvenirs importuns, menaçantes perspectives ? Ivre, l'on n'a pas faim, et l'on ne souffre pas... Oh ne les condamne pas, quelque honnête et respectable que tu sois ! Ils ont des raisons pour leur vice comme tu en as pour les tiens, et le plus méprisable, devant Dieu, n'est peut-être pas le plus méprisé !

La prostitution naît de l'ivrognerie et le crime de la prostitution. Il y a la chaîne du mal, comme il y a la chaîne du bien. D'un côté, le besoin de plaisir défendu – c'est le caractéristique du jeune homme moderne, comme du jeune homme de tous les temps. De l'autre, le besoin de pain – c'est le lot d'un nombre immense de jeunes filles ignorantes, inexpérimentées, mal élevées, dont la conscience a été endurcie par l'exemple, et auxquelles la nature a fait le triste présent d'un joli visage. Ce qui suit, ne peut-on le prévoir ? Et ne devine-t-on pas ce qui suit encore ? La jeunesse passe, et la femme abandonnée à elle-même tombe dans la misère, dans l'ivrognerie, dans le tombeau. Voilà de petits vagabonds, dans dix ans, si la grâce de Dieu n'intervient, voilà des voleurs, et quelque temps après, voilà des forçats. C'est là le drame de la vie, renouvelé cent fois par jour, tandis que le commerçant manipule ses espèces, que le ministre compose ses sermons, et que l'homme de science étudie les œuvres de Dieu.

Est-ce à dire que la civilisation soit mauvaise ? Non ; Babylone païenne et sauvage était pire encore. Mais cela veut dire que la civilisation, comme toute chose humaine, est imparfaite. L'Évangile seul, venu de Dieu, est parfait. Que faut-il donc ? De la lumière dans ces ténèbres ; des Lots dans cette Sodome. Guerre, non à la civilisation, mais aux vices qui la suivent; guerre, non à la richesse, comme des fous modernes le veulent, - mais à la misère. Guerre aux mauvais livres, aux mauvais principes, aux mauvais lieux. Le mal sera-t-il pallié ? Je l'ignore. Il faudrait une somme d'efforts plus considérables que la somme des efforts contraires, et cela paraît un mythe irréalisable, même au XIXe siècle ; mais ce que je n'ignore pas, c'est que si le mal peut-être pallié par quelque chose, c'est par l'Évangile seul. L'Évangile a plus fait en un jour pour la Polynésie, pour les Indes, pour l'Afrique, que les chemins de fer, les télégraphes, la civilisation et la Philosophie n'eussent fait en cent ans. L'Évangile change le cœur ; or, si on nous a compris, c'est au cœur qu'il faut faire remonter la source de tout ce mal. Changez le cœur, et tout changera. Oh Dieu ! Dieu des pauvres et des misérables, Dieu qui aimes et qui prends pitié, Dieu créateur qui seul peut créer de nouveau, au nom de tes compassions infinies et par le sacrifice de ton Fils, change, change les cœurs !


29 mai 1874


Par Jacques Blocher
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Samedi 14 juillet 2007

Commune et Pontons ("fragment")


Ils me font pitié, ceux qui prétendent arrêter les révolutions en arrêtant les révolutionnaires, et mettre fin aux mouvements de liberté en fusillant les meneurs ou jetant les « insurgés » sur les pontons.

Que de crimes inutiles ! Que de froides cruautés accomplies sans but comme sans résultat !

Une idée vient ; elle saisit un peuple. Cette idée est nouvelle, partant, monstrueuse... Cette idée plane dans l'air, on la respire ; on sent un orage, l'ouragan se prépare, le ciel se couvre de nuages, l'idée éclate.

Torrent dévastateur, cette idée, contenue pendant six mille ans, se révélant tout-à-coup, entraîne avec furie toutes les institutions bonnes ou mauvaises, renverse tout, écrase tout. Aujourd'hui c'est la Commune, hier, c'était la République, il y a trois siècles, c'était le libre-examen en matière religieuse. Que sera-ce demain ? Je l'ignore, mais à coup sûr, il y aura quelque chose.

Les vieillards, hommes d'expérience devraient savoir – l'histoire, la logique sont là pour le leur enseigner – que, devant ces torrents, toute digue est inutile, que dis-je ? – funeste. Vous vous plaignez de ce qu'ils emportent tout. - insensés ! Si vous mettez obstacle à leurs déportements, ces ondes impétueuses déborderont dans les campagnes, ravageant, détruisant, démolissant !

Mais nos vieux routiniers n'entendent point ainsi. « On était heureux dans notre bon vieux temps, » disent-ils, « et ceci n'existait pas, donc, ce n'est pas nécessaire. » Et d'employer le restant de leurs forces défaillantes à arrêter l'essor des libertés nouvelles, à forcer les idées du siècle au repos.

J'ai parlé de l'histoire. Je prends un exemple.

C'est la révolution religieuse du XVIe siècle. Luther paraît, novateur hardi, et affirme le libre-examen. Aussitôt le vieux monde de s'agiter, de se boucher les oreilles, de crier au blasphème. Bûchers, chevalets; roues, potences, tout est employé pour mettre fin à cette abominable hérésie. Aujourd'hui, tout le monde – sauf peut-être le pape et les jésuites – est luthérien sur ce point-là.

Et si je parlais de la République, cette monstruosité du siècle dernier, qu'acceptent aujourd'hui les Guizot et les Thiers, c'est-à-dire ce qu'il y a de sincère dans le parti monarchique – ne pourrais-je pas dire mieux encore que tout courant d'idées est irrésistible ?

Quelque soit mon sentiment sur les hommes qui ont dirigé la Commune, je n'hésite pas un moment à mettre ses revendications sur le pied des légitimes aspirations du peuple. C'est la gradation, la marche ascendante du progrès. Luther demanda la liberté de conscience, 89, la liberté de l'État, son indépendance et sa propre possession, 71, la liberté de la commune et de l'association ; demain, ce sera pour couronnement de l'édifice, la liberté absolue – non la licence, entendons-nous – qu'on demandera.

Vous avez raison me dit-on. Aussi n'est-ce point l'aspiration, l'idée que l'on frappe, mais le crime.

Peut-être ; cela est contestable. Je nie que dans les milliers de procès qui se sont déroulés devant les conseils de guerre, les juges n'aient jamais été portés par la passion dans leurs jugements. Voyez le commandant Gaveau. Je nie, de plus, que l'on puisse assimiler l'assassinat des otages à un assassinat ordinaire. Mais en tous cas, si vous punissez l'assassin, punissez aussi ses complices. Or, ces complices, c'est vous, c'est moi, c'est la société, c'est la monarchie qu'elle a souffert si longtemps.

Pendant quinze siècles, la Royauté a commis sur le peuple toutes sortes de crimes. Que d'enfants du peuple assassinés par les rois ! On n'en parle pas, mais on n'a pas assez de larmes pour Louis XVII, ce fils innocent d'un monarque coupable, quoiqu'on en dise.

Aujourd'hui, Chambord, Joinville, Aumale, et pour un peu, Napoléon III lui-même, se promènent en calèche découverte, en plein Paris. Ils sont députés, ils sont accueillis dans les « régions officielles »; on a pitié de leur infortune, bien que l'on ne veuille pas d'eux – et c'est bien heureux, vraiment – pour régner sur la France.

Delescluze – fanatique, peut-être, mais devant le patriotisme duquel je m'incline – Delescluze, cet homme qui a combattu toute sa vie pour une cause dont le succès ne lui promettait ni trésors, ni couronne, – Delescluze, qui, voyant son drapeau souillé et déshonoré, meurt noblement sur une barricade – l'histoire, plus juste que nous, enregistrera et admirera cette action sublime – Delescluze, dis-je, sortirait du tombeau, qu'il serait arrêté, jugé, fusillé sans merci.

Des feuilles écrivent tous les jours en grosses lettres dans leurs colonnes : Vive le roi !1 c'est-à-dire, vive l'oppression, la tyrannie, l'asservissement, l'abrutissement des intelligences, l'incendie des Chartes et des Droits immortels de l'Homme – et on les laisse faire... Si par malheur un journal allait crier : Vive la Commune ! – Or, je le demande, qu'a de plus horrible la Commune que la Monarchie – il serait suspendu, et ses rédacteurs emprisonnés.

Où est la justice des hommes ! ...


Mais tous ces gens-là me font l'effet d'un homme qui, ne voulant pas que le vent souffle du Nord, tournerait sa girouette au Sud et l'y maintiendrait de force, s'imaginant que le vent suivra la direction de sa girouette...


29 mai 1872



1La Décentralisation, Journal Lyonnais, l'Univers, etc.

Par Jacques Blocher
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