Repères biographiques

Vendredi 2 mars 2007
Allocution prononcée le 21 mai 2005 à Saint-Jean-du-Gard


    I. Introduction

Prophète... « Saillens ! Un orateur ? Ah ! Oui, sans doute. Mais plus et mieux encore : un prophète inspiré ! ». Ainsi parle Marcel Verseils, le pasteur d'Anduze, dans l'article1 qu'il consacre à la mémoire de Ruben Saillens le 1er mars 1942. Jules-Marcel Nicole, alors pasteur réformé évangélique à Alès, écrivant au même moment2, évoque comment l’« intelligence alerte » de Saillens faisait ressortir l'absurdité de l'erreur avec, dit-il, « un humour tantôt bonhomme, tantôt dramatique, qui rappelait celui des vieux prophètes. » Le chef de file des Églises libres depuis leur synode décisif (et saint-jeannais) de 1938, Maurice Antonin, qui avait été longtemps pasteur à Saint-Jean, dira de lui, en envoyant ses condoléances à la famille, qu'il avait été un « Prophète de la Bible et de la Croix ». Bien sûr, le terme suranné de prophète n'évoque rien d'autre que la figure ordinaire en protestantisme du prédicateur, c'est une équivalence biblique de base que Ruben Saillens lui-même explique à 18 ans déjà de Londres à sa fiancée (« le prophète du Nouveau Testament, lui écrit-il, c'est le prédicateur »). Mais le type du prédicateur manque de relief pour évoquer l'ampleur d'un ministère d'orateur hors du commun, et le terme d’évangéliste, employé à combien juste raison à propos de Ruben Saillens, reste en français trop obscur pour être évocateur. Prédicateur et évangéliste par excellence Ruben Saillens a été prophète ; il a « gravi plus de chaires » et d'estrades qu'aucun de ses contemporains, il s’est adressé avec une autorité inégalée aux auditoires les plus divers, aux humbles comme aux grands de ce monde. Robert Dubarry, le pasteur de Nîmes, qui ne reculait pas devant la statistique, estimait à une quinzaine de milliers le nombre des prédications prononcées dans sa vie, ce qui n'aurait permis qu'au seul Wesley de soutenir la comparaison avec lui3. Quant à sa valeur d'orateur, Ruben Saillens a été considéré par les connaisseurs les plus avisés comme l'un des plus grands. « Monsieur Saillens est le plus grand prédicateur du monde » disait de lui son ami l'Américain A.C. Dixon4, orfèvre en la matière, alors qu’il ne l’avait entendu qu’en anglais ! Le député Gaston Riou5 le considérait comme le meilleur orateur français de son temps, « plus grand (même) qu'Aristide Briand, pensait-il, car mieux servi par son sujet ».


Camisard… Et si Ruben Saillens fut bien un prophète, il est remarquable qu'il l'ait d'abord été dans son propre pays. « Mardi soir », écrit-il relatant dans l'été 1875 une semaine qu'il vient de vivre à Saint-Jean et dont nous reparlerons : « réunion d'Alliance Évangélique, sous la présidence de M. Meynadier pasteur national qui a fait un discours sur 'nul prophète n'est honoré dans son pays'. Tous riaient en me regardant. Son discours fini, je pris la parole, faisant observer dès l'abord que nul n'avait encore essayé de me lapider à Saint-Jean-du-Gard. » Le prophète en question, ainsi reconnu par les siens fût-ce dans un rire général, avait tout juste 20 ans... Le fait n'est pas anodin d'une adhésion si spontanée de la part de compatriotes qui, après tout, auraient pu se sentir plus saint-jeannais que ce déraciné venu de Paris et passé par l’Angleterre ! Cet attachement durable – et pleinement réciproque – dénote un lien qui va au-delà de la nostalgie du pays qui ne manque pas d'étreindre le citadin de première génération. Il révèle une communion dans la proclamation de l'Évangile d'autant plus forte que d'autres, avant eux, avaient payé ce témoignage de leur vie. C'est l'écho de leurs chants d'autrefois6 qui résonne dans les cantiques nouveaux que Ruben Saillens vient faire découvrir à la jeunesse de Saint-Jean, comme lors de ce passage-éclair de septembre 1875, où l'appartement de [sa] tante fut envahi par une cinquantaine de jeunes filles avec lesquelles, écrit-il (à sa fiancée !), je chantai deux heures durant nos nouveaux cantiques7. Mon hypothèse, qui me permet d'ôter le point d'interrogation de mon titre, est que l'on ne saisit ni l'attachement réciproque de Ruben et de Saint-Jean, ni la vocation prophétique de Ruben Saillens et les inflexions de celle-ci, sans souligner la persistance sociale et spirituelle du passé camisard. Comme on en recevra la confirmation, ce passé exprime son enracinement autant que sa visée, le souvenir autant que l’avenir. L'épithète « camisard » décrit mieux que beaucoup d’autres le prophète qu’a été Ruben Saillens. Camisard, c'est-à-dire à la fois populaire et farouchement biblique. Camisard, c'est-à-dire attaché à une histoire qui oriente une psychologie8. Le type méridional, l'insouciance en moins ! Camisard, c'est-à-dire dépositaire d'une culture qui est une source d’inspiration. Car, au-delà de la lutte de guérilla, les camisards étaient porteurs d'une théologie de l’Église, rustique peut-être, mais novatrice. A leur suite, Ruben Saillens s’est défié des cléricalismes et a prôné l’autonomie de l’Église locale. Comme eux, il s’est mis à l’écoute de la voix du Saint-Esprit et comme eux, il a été capable de dissidence. Les camisards ont été tout sauf religieusement corrects – cibles de la propagande des plus forts, mais aussi mal vus des protestants « de sens rassis » du Royaume et du Refuge. On a fait d'eux des illuminés ou des mélancoliques pour les réduire au silence...

Je vous entends, [écrit-il en 18879 à un sceptique], ces gens furent vaillants, sans doute,

Mais leur enthousiasme avait fait fausse route.

Tous ces hardis croyants, vos pères et les miens,

Qui se laissaient ravir le plus noble des biens

Plutôt que d'abjurer, d'une bouche faussée,

Leur libre conscience et leur libre pensée,

Et montaient au gibet pour un prêche – entre nous,

Nobles ou paysans, étaient de pauvres fous.


Et lui, Saillens, revendique pour lui-même cette « sublime folie ». D'ailleurs, il n’est pas seul, rejoint notamment par un historien aussi éminent qu'Émile-G. Léonard dans son Histoire générale du protestantisme10. Le prophétisme camisard a sans doute divagué à ses marges, mais il a réfréné, pour ceux qui sont venus après lui, le zèle persécuteur de Versailles, il a sauvé les réformés du « double jeu »11, et préfiguré la renaissance. Les historiens12 ne manquent pas, d'autre part, de signaler le prophétisme camisard comme le prototype et la semence des Réveils qui ont relevé au XIXe siècle les ruines d'un protestantisme accablé par la persécution et miné par le rationalisme.


Prophète camisard ? Si l’on veut bien ne pas faire du terme camisard un emploi littéral, Ruben Saillens a assurément été camisard et prophète ! Je vous propose de repasser sa vie à travers ce double prisme. Celui-ci nous gardera de ployer sous l'empilement des hauts faits d'une existence très remplie. Nous tâcherons de suivre – ce sera notre plan - la trajectoire essentielle dans laquelle s'inscrit la vie du « petit camisard de Gardonnenque » devenu « prophète inspiré » pendant six décennies, d'abord « doux prophète populaire » aux accents parfois romantiques, « prophète bâtisseur » dans la force de son âge, puis ardent « prophète de la Bible », héraut d'un Réveil dont le message s'adressait d'abord, à ses yeux, aux Cévennes huguenotes. Il y voyait revivre, un jour, les ossements desséchés, en écho à la vision du prophète Ézéchiel (chapitre 37), auquel Dieu avait montré jadis la « très, très grande armée » de ceux qu'il ferait revivre et qu'il animerait de son Esprit13.


[à suivre]

1 Dans le journal Christ et France.

2 Revue de théologie de la Faculté d'Aix.

3 Robert Dubarry, Pour faire encore meilleure connaissance, Nîmes, 1955, p.45.

4Amzi Clarence Dixon (1854-1925), l'un des pères (baptiste) du premier fondamentalisme américain. Pasteur en Nouvelle Angleterre, puis de l'Église de Moody (Chicago), puis du Tabernacle métropolitain à Londres, il fut dès 1909 le premier secrétaire exécutif du comité chargé de l'édition des Fundamentals. Cf. A.C. Dixon, a Romance of Preaching, G.P. Putnam's Sons, Londres, New-York, 1931, 324 p.

5 Gaston Riou fut un intellectuel précurseur de l’idée d’Europe (« S’unir ou mourir », 1929), élu député radical socialiste de l’Ardèche en 1936.

6Cf. le début de la deuxième strophe de La Cévenole, n° 164 dans le recueil Sur les Ailes de la Foi.

7 Lettre à sa fiancée Jeanne Crétin du 24 septembre 1875.

8 « Le montagnard cévenol, 'doux et inflexible' », notait Emile Saillens (1878-1970), dans Toute la France, Larousse, 1925.

9 Poème dédié « à un député [descendant de Huguenots, nommé Boissy d'Anglas] qui déclare ‘n'appartenir à aucun culte’ ».

10 « ces prétendus névropathes avaient une attitude plus conséquente avec leur foi, plus digne et plus saine, que la plupart de gens cultivés du protestantisme, 'de bon sens' certes, mais partagés entre la circonspection, le masochisme social et les premiers projets d'accommodement » dans Histoire Générale du Protestantisme, tome III, p. 16.

11 L'expression est d'E.-G. Léonard.

12 Philippe Joutard, en particulier.

13On pourra se reporter à la troisième strophe et au refrain de la Cévenole:


O vétérans de nos vallées,

Vieux châtaigniers aux bras tordus,

Les cris des mères désolées,

Vous seuls les avez entendus !

Suspendus aux flancs des collines,

Vous seuls savez que d'ossements

Dorment là-bas dans les ravines,

Jusqu'au grand jour des jugements !


Esprit que les fis vivre,

Anime leurs enfants,

Anime leurs enfants,

Pour qu'ils sachent les suivre !

Par Jacques Blocher
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Samedi 31 mars 2007
 

1855 (24 juin) : Naissance à Saint-Jean-du-Gard.

1857 (2 décembre): décès de sa mère Émilie (née Guigou), à Marseille. Ruben retourne à Saint-Jean-du-Gard.

1863 : Ruben Saillens retrouve son père Auguste, remarié, à Marseille.

1868 : arrivée de la famille Saillens à Lyon, où Auguste Saillens devient évangéliste de l'Eglise évangélique libre. Ruben Saillens, âgé de treize ans, entre au Crédit Lyonnais.

1870 (guerre franco-prussienne): Ruben Saillens s'engage dans la première ambulance lyonnaise, qui s'occupe pendant trois mois des blessés de l'armée Bourbaki.

1871 : conversion de Ruben par la prédication de l'évangéliste Eck.

1871-1873 : grande activité de Ruben Saillens dans les U.C.J.G. à Lyon.

1873-1874 : études bibliques à Londres (East London Institute) auprès de Henry Grattan Guinness.

1873 (Noël) : premier contact avec MacAll pendant des congés.

1874 (Été) : entrée au service de MacAll. Ruben Saillens écrit, adapte ou traduit ses premiers cantiques pour la Mission.

1876 : service militaire à Marseille.

1877 (1er août) : mariage avec Jeanne Crétin, dans la chapelle du « Château des Ombrages » à Versailles.

1878 (16 août) : naissance d'Émile Saillens (fils aîné).

1878 (octobre) : fondation de la Mission de Marseille et du Littoral.

1879 (18 août) : consécration pastorale de Ruben Saillens sous les auspices des Églises Libres, par le pasteur Louis Guibal, à Saint-Jean-du-Gard

1879 (28 décembre) : naissance de Marguerite Saillens (aînée des filles), à Marseille.

1880 : fondation de l'École pratique d'évangélisation Félix Neff.

1881 (27 avril) : naissance de Madeleine Saillens.

1883 : Ruben Saillens rejoint la Mission MacAll dont il devient à Paris l'un des directeurs adjoints. Formation de la Mission Populaire par la fusion de l'oeuvre MacAll et de sa Mission de Marseille

1883 : premier voyage aux États-Unis au titre de la Mission MacAll. Ruben Saillens est reçu à la Maison Blanche par le président Arthur.

1883 (22 septembre) : naissance de Louise Saillens.

1884 (décembre) : composition, à la demande du pasteur Guibal, des paroles de La Cévenole (d'abord découpées en dix strophes de quatre vers)

1885 : publication de Nos droits sur Madagascar et nos griefs contre les Hovas impartialement examinés, avec préface de Frédéric Passy, qui recevra en 1901 le premier prix Nobel de la Paix. Ruben Saillens est violemment pris à partie à l'Assemblée Nationale par le député François de Mahy (1830-1906).

1885 (23 août) : la Cévenole est chantée pour la première fois en public, à Saint-Roman-de-Tousque. La musique est désormais celle de Louis Roucaute, « passé dans l'été à Saint-Jean », et les strophes sont regroupées par deux.

1888 (juillet) : signature par R.S., Adoniram J. Gordon (1836-1895) et Robert W. MacAll du protocole de constitution d'une Église baptiste dont Ruben Saillens sera le pasteur

1888 (16 décembre) : premier culte de l'Église dite « de la rue Saint-Denis »

1888 (fin d'année/début 1889) : controverse avec Léon Tolstoï, dont Ruben Saillens découvre qu'il a plagié son récit Le Père Martin. Tolstoï présente ses excuses.

1888 : Ruben et Jeanne Saillens prennent en charge la rédaction des journaux (quakers à l'origine) l'Ami de la Maison et du Rayon de Soleil. Première édition des Récits et Allégories.

1889 (13 janvier) : inauguration de la chapelle du 133 rue Saint-Denis.

1890 (25 mai) : naissance de Jean Saillens.

1891 : Ruben Saillens rencontre C.H. Spurgeon (1834-1892).

1892 : Ruben Saillens se sépare de la Mission MacAll.

1892 : deuxième voyage aux États-Unis (centenaire de William Carey).

1893 (12 janvier) : décès à La Fère (Aisne) du beau-père de R.S., le pionnier baptiste Jean-Baptiste Crétin.

1893-1895 : crise profonde dans le baptisme français. Ruben Saillens devient le rédacteur de l'organe de presse de la dénomination, l'Echo de la Vérité.

 

1895-1907 : constitution progressive de l'Association baptiste franco-suisse, dont Ruben Saillens est le représentant auprès des instances baptistes américaines

1898 : transfert de l'Église baptiste au 61 rue Meslay.

1898 : Ruben Saillens associe son nom (comme rédacteur de l'Écho de la Vérité) à une pétition en faveur de la révision du procès du capitaine Dreyfus, et milite en ce sens dans l'Ami de la Maison et l'Écho de la vérité.

1900 : fondation, sous la présidence de Thomas Spurgeon (fils et successeur de C.H. Spurgeon), du Saillens Auxiliary (comité anglais de soutien) à Londres.

1902 : édition du deuxième volume de récits de R.S., les Contes du dimanche.

1904 : Ruben Saillens renoue avec la Mission MacAll (comme membre du Comité directeur)

1904 : grande campagne de Réveil à Genève

1905 : R.S. renonce au pastorat sédentaire au profit de l'itinérance. Il continue de prêcher une fois par mois dans l'Église qu'il a fondée.

1905 (février) : voyage d'étude au Pays de Galles avec sa fille Marguerite.

1905 (juillet) : Ruben Saillens participe au congrès fondateur de l'Alliance baptiste mondiale (Baptist World Alliance). Il en est nommé vice-président.

1906 (29 avril) : Décès de son père Auguste Saillens (75 ans), à Saint-Jean-du-Gard.

1907 (été) : première convention chrétienne à Chexbres.

1910 : l'Église de la rue Meslay est transférée au 48 rue de Lille.

1910 (été) : la convention de Chexbres se déplace à Morges.

1911 : première convention de Paris.

1912 (15 janvier - 30 avril) : convention et « Institut Biblique de Paris »

1913 : Ruben Saillens abandonne toute fonction officielle dans l'Association baptiste franco-suisse.

1914-1918 : soutien matériel procuré par un millionnaire américain d'origine alsacienne, le Général Miller, fondateur de la « Galena Oil Company ».

1914 (mai-juin): immense succès de la convention de Nîmes.

1916 : série de conférences au Metropolitan Tabernacle de Londres. Saillens est présenté comme « the Spurgeon of France ».

1916 : publication, directement en anglais, de The Soul of France par Morgan and Scott (le livre connaîtra deux éditions).

1918 : troisième voyage aux États-Unis, avec Jeanne et leur fille Louise.

1920 (15 octobre) : fondation de l'Union des chrétiens évangéliques.

1921 (octobre) : ouverture d'un Institut Biblique à Nogent-sur-Marne. L'immeuble est acquis l'année suivante.

1921 : Ruben Saillens quitte le comité de la Mission MacAll pour divergence doctrinale, se retire également du comité des Unions Chrétiennes de Jeunes Gens.

1921 : l'Église fondée par R.S. prend le nom d'Église du Tabernacle, à l'exemple de l'Église amie de Londres.

1922 (6 août) : Ruben Saillens prêche à l'Assemblée du Désert

1928 : rebondissement de l'« affaire Tolstoï / Saillens » dans la presse nationale (Journal des Débats, etc.)

1929 (30 novembre) : décès de son gendre et collaborateur Arthur Blocher (époux de Madeleine)

1931 : publication du Mystère de la foi.

1931 (octobre : rentrée 1931/1932) : recrutement de Jules-Marcel Nicole comme professeur de l'Institut Biblique.

1932 (octobre : rentrée 1932/1933) : premiers cours dispensés par Jacques A. Blocher à l'Institut Biblique.

1933 (26 décembre) : décès de son gendre (et mécène) Gustave Wargenau (époux de Marguerite).

1937 : inauguration de la chapelle évangélique de Nogent.

1939 : départ pour le Nid Fleuri (près de Saint-Usage dans l'Aube), puis pour Condé-sur-Noireau, accueilli par la famille de Madame Émile Saillens née Germaine Galland.

1941 (7 octobre) : décès de Jeanne Saillens.

1941 (décembre) : dernier sermon prêché à l'Église réformée de Condé-sur-Noireau (Calvados).

1942 (5 janvier) : décès dans la maison de la rue Gasté à Condé, à 14 heures. Ruben Saillens transmet dans son testament la direction de l'Institut Biblique à Louise Saillens, assistée de Jules-Marcel Nicole et Jacques-A. Blocher.

Par Jacques Blocher
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Lundi 1 octobre 2007

rs----londres-18111873-s.JPG II. Ruben, le camisard de Gardonnenque

 

a) Racines camisardes. Que serait Saint-Jean-de-Gardonnenque sans son passé camisard ? Un vieux bourg sans histoire, sinon « d'art et d'histoire », comme beaucoup d'autres... Un intéressant conservatoire du vers à soie ! Je ne sais pas si Robert-Louis Stevenson, hétérodoxe certes, mais presbytérien d’Écosse, en aurait fait la destination de son équipée à dos d'âne, mais il est certain que son voyage avec Modestine aurait eu beaucoup moins d’intérêt ! Loin de nous donc l'idée funeste de réécrire l'histoire ! Il me faut pourtant insister : Ruben Saillens ne vient pas seulement au monde dans un pays de rudes montagnards cévenols, mais au cœur même du pays camisard, et à une époque où le souvenir des luttes est dans tous les esprits comme l'atteste, vingt ans plus tard, le récit de Stevenson. Ruben Saillens y naît le 24 juin 1855, il y a cent cinquante ans. Cent cinquante ans plus tôt, en 1705, Abraham Mazel était encore détenu dans la tour de Constance dont il s'évada peu après. Ainsi la naissance de Ruben Saillens est-elle exactement pour nous à mi-distance du temps qui nous sépare de la guerre des camisards. Cette constatation purement circonstancielle nous donne une idée de l'acuité du souvenir camisard au temps de sa naissance. La famille Saillens, de mémoire d'archives, est depuis toujours fixée à Saint-Jean ou dans les hameaux avoisinants, hormis une grand-mère paternelle originaire de Saint-Julien-d'Arpaon en Lozère. Les Saillens étaient à Saint-Jean dès avant la fondation de l'Église réformée dont ils furent parmi les premiers adhérents. Et l’on ne peut manquer de relier le nom à celui du hameau sur la route de Lasalle1. Même origine saint-jeannaise sans mélange du côté de sa mère, Émilie Guigou, ce qui peut décevoir, car on a quelque temps rêvé plus romanesque. Mais la recherche généalogique a fait descendre l’historiographie de son nuage rose ! Elle est à mettre au compte de l'imagination fertile de Frédéric Guigou, l'histoire de « l'enfant mystère », racontée par ce grand-père à Ruben, qui se souvenait aussi que son aïeul était « un peu éméché ce jour-là ».2 Ce récit, repris dans deux ouvrages3, attribuait une origine corse au trisaïeul de Ruben, orphelin amené à Saint-Jean par un voyageur non identifié et trouvé mort à son réveil, dont le maire d'Aubignac aurait ensuite été le tuteur. Ne faut-il voir ici qu'une confirmation de l'imagination irrésistible de l'aïeul ? Un trait de nostalgie bonapartiste, et « corsophile », puisque les Cévenols, même plutôt mécréants comme l’était le grand-père Guigou, révéraient l’empereur qui avait fait le concordat ? L’affabulation bonapartiste serait accréditée par les récits de grognard de l'empereur que le grand-père fit à son petit-fils, auquel il exhibait fièrement sa médaille de Sainte-Hélène... alors qu'il était né en 1798, et n'avait jamais pu être même un Marie-Louise !

b) Son père Auguste. Le père de Ruben, Auguste, né en 1831, fils et petit-fils de meunier à Cabrières, était artisan chaisier au moment de la naissance de son fils. Lui-même avait été élevé dans une famille réformée dont les convictions propres s'étaient estompées. Orphelin de père à 16 ans, il avait eu une jeunesse turbulente que sa mère, faute d'instruction a-t-on pensé, n'avait pas réussi à discipliner. Elle-même avait été touchée par la prédication du Réveil qui avait retenti à Saint-Jean. C'est au cours d'une telle réunion – morave –, où il est venu faire du vacarme, qu'Auguste se convertit en 1853. C'est parmi les dissidents, darbystes, qu'il rencontre Émilie Guigou qu'il demande peu après en mariage. Le premier enfant, Ruben, est né depuis peu quand la famille quitte Saint-Jean pour Marseille.

Il vaut la peine de dire quelques mots du parcours d’Auguste. A Marseille, Auguste est d’abord chaisier, puis s’engage en 1863 comme colporteur biblique pour la Société évangélique de Genève. En 1868, il se rend à Lyon pour y œuvrer comme évangéliste dans l'Église évangélique, toujours employé par la même Société ; en 1873, il est à Paris, cette fois-ci appointé par l'Église libre4; en 1875, il regagne pour quelques années les Cévennes et fonde l’Église libre de Florac. Enfin, il retrouve Marseille en 1883, où il achève sa carrière, colporteur enfin sédentarisé, comme libraire évangélique – non sans avoir jusqu’en 1888 colporté quelques années de Biarritz à Bastia ! Doué d'une vive intelligence, entreprenant et volontaire, Auguste possédait en germe la plupart des dispositions qui devaient prendre chez son fils leur pleine expression. Mais une certaine impatience doublée d'un sens critique aigu le disposait peu à la stabilité. Le spécialiste du colportage protestant, Jean-Yves Carluer, a ainsi pu le qualifier de « plus remuant des agents de la Société évangélique de Genève ». Mais mobile dans ses projets, Auguste n’a pas varié un instant dans son attachement au passé camisard, sur lequel il n’a privé Ruben d'aucune lecture. Il a aussi légué à son fils, trait camisard, une fibre républicaine très ardente, qui portera sans aucun doute Ruben à s’enhardir plusieurs fois dans le champ politique. En première ligne contre l'intervention de la France à Madagascar en 1885, Ruben militera aussi activement en faveur du capitaine Dreyfus.

c) Saint-Jean comme un baume. Peu de temps après l'arrivée à Marseille survient le drame irréparable de la vie de Ruben : la mort de sa mère en décembre 1857, à 23 ans, et peu après celle de son petit frère Émile. Ce deuil marquera le tempérament du petit Ruben du sceau de la mélancolie. En net contraste avec l'optimisme invincible de son père, sa personnalité se construira sur un mode introverti, ce qui le conduira, longtemps, à évoquer sa propre taciturnité. Sa maman s'en était allée dans sa « maison des cieux » ; comme il l'écrira sur le seul objet qu'il aura reçu d'elle, sa Bible :

Ma mère en s'en allant à sa maison des cieux
De ce volume saint que marquèrent ses larmes
Me fit don...

Une « maison »  vers laquelle Ruben a regardé tout au long de son ministère... Mais avant que son père remarié ne l'arrache à son village, Ruben engrange ses plus beaux souvenirs à Saint-Jean où il est confié aux soins de ses deux grands-mères de 1858 à 1862. Heureux ricochet d'un malheur immense, Ruben a ainsi pu nouer avec Saint-Jean un lien d'intimité comme on n'en crée que dans la première enfance, et être élevé dans le patois de son pays plutôt qu'en français : la langue nationale, il l'apprendra à Marseille. Ainsi Saint-Jean restera-t-il toujours pour lui auréolé du merveilleux de l'enfance. Il écrit de Londres à sa fiancée en 1874 « Que j'aimerais y aller avec vous ! Je vous montrerais les sites les plus jolis, ceux de mon enfance ; nous irions cueillir des fleurs aux « Plaines », visiter les grottes historiques ; voir le « Moulinet », sorte de vieille habitation perdue au fond d'un vallon tout plein d'ombre, de mystère et d'écureuils, où mon père est né ; puis nous monterions au cimetière, où la plupart de mes parents et amis dorment maintenant. Nous irions pécher si vous en aviez envie, nous couririons la flore des montagnes, si vous en étiez amante. Nous irions dans les hauts chalets, buvant le lait de chèvre, mangeant du fromage piquant et savoureux. Nous irions, aux vendanges, grappiller dans les vignes et dépouiller les figuiers de leurs fruits. (...) »5. Ruben comprend très vite la liberté que peut lui valoir l'attention alternée de ses deux grands-mères. Lui incline très nettement pour sa « grand' » Guigou : la grand-mère Saillens, quoique membre pieuse de l'Église libre, présentait quelques aspérités de caractère, et un parler parfois vert, surtout quand elle avait sa sciatique... L'histoire met en valeur le rôle des femmes dans la transmission de la foi aux prophètes camisards. Ruben souligne aussi pour lui-même que, très tôt, le caractère tragique du témoignage chrétien [lui] avait été plus ou moins révélé par les récits d'une bonne grand'mère, cévenole et huguenote6 : sa grand-mère Guigou. A la compagnie de ses aïeules et de son grand-père s’ajoutent celles de sa tante Adèle, d'oncles, de cousins. Celle aussi de ses camarades d'école, d’abord d’école maternelle, puisqu'il fut l'un des premiers bénéficiaires de cette innovation pédagogique à laquelle le besoin de bras des filatures ne fut sans doute pas étranger7.

d) Du « jardin de Dieu » à la cité cosmopolite. Ruben aura trouvé à Saint-Jean davantage même que le substitut maternel qui lui était nécessaire. Car Saint-Jean n'est pas seulement le village amical où l'air est plus pur et l'habitant plus affable, Saint-Jean n'est pas seulement, dans la seconde moitié naissante du XIXe siècle, le paradis du ver à soie qui fait la fortune de quelques entrepreneurs, ni même seulement le haut lieu du souvenir camisard : Saint-Jean est en 1855 un centre de premier ordre pour le Réveil qui agite depuis 1820 la vie religieuse du protestantisme. Saint-Jean est une pépinière de groupes nouveaux, morave, méthodiste, darbyste, qui s'ajoutent à la vieille Église réformée dont ils ne manquent de stimuler le zèle. Après l'étouffement irrésistible des persécutions, la foi huguenote refleurit. Et ce renouveau, fait significatif, est exactement contemporain de Ruben Saillens : le temps de sa petite enfance est celui de l'enracinement durable du Réveil à Saint-Jean, où se forme notamment, sous des auspices « ni méthodistes, ni darbystes » le groupe d'abord indépendant qui se rattache aux Églises libres en 1859. Le rapport de la « commission d'évangélisation » au synode de 1855 mentionne Saint-Jean-du-Gard comme un pays plein de promesses : le pasteur Eymann, qui y vient régulièrement en visite, en parle comme d'un « jardin de Dieu », tant la soif et l'engagement spirituels y sont remarquables. On ne trouve pas de salle assez vaste pour contenir tous ceux qui voudraient venir aux réunions ! C'est dans ce climat de piété vivante que grandit le petit Ruben, sans que le sérieux attaché au culte n'étouffe – miracle cévenol ! – le sentiment de totale liberté qui fut celui de son enfance à Saint-Jean.

C’est là [dit-il dans un poème écrit dans l’enfance] qu’on m’apprit à connaître
Notre doux et tendre Sauveur,
Là, qu’à genoux on me fit mettre
Pour l’invoquer avec ferveur

Souventefois, enfant volage,
Ennuyé des tristes leçons
De l’instituteur du village,
J’allais courir par les buissons ;
Alors ma grand-mère éplorée,
Au moment de notre repas,
Cherchait sa brebis égarée,
Et souvent, ne la trouvait pas !
Je revenais avec la brune
Quand tout était silencieux
Mais jamais la peur importune
Ne troublait mon front radieux.

On imagine la rudesse du choc de la transplantation à Marseille, où Auguste fait revenir Ruben en 1862, après s'être remarié. S'agissait-il d'économiser le prix d'une pension ? Ruben est en tout cas privé de ses montagnes, et des affections dont il était l'objet à Saint-Jean. Il est aussi privé de son père lui-même, qui, comme colporteur, court le Midi de Vaucluse en Pyrénées. L'enfant se retrouve souvent en vis-à-vis avec une femme qu’il appellera sa mère, mais dont il ne sentira jamais aimé. C'est pour Ruben le réveil à sa condition d'orphelin, une souffrance affective que seule apaise la méditation poétique. Heureusement, il y a l'école, une école primaire protestante, et un maître d'école malicieux qui punit l’élève dissipé en lui demandant d'écrire des poésies... stupéfait qu'il est par la précocité du jeune Ruben, dont la maturité a été comme forcée par la solitude et l'ennui. En poésie, son père, rimeur à ses heures, lui a le premier donné l'exemple. Mais Auguste était un optimiste trop incurable pour être plus qu'un poète de circonstance. La poésie de Ruben sera le chant de toute son âme, l'expression d'une imagination jaillissante et d'un sens littéraire toujours sûr. Il saura ainsi, en pensée ou en rêve, se transporter à Saint-Jean, et mêler à ses souvenirs l’épopée camisarde.

La bourse aplatie du foyer paternel ne laisse pas Ruben longtemps divaguer à sa méditation. Son père, qui se trouve trop pauvre pour même permettre à son fils d’accepter la bourse qu'on lui propose pour le collège, le fait entrer à onze ans dans le monde du travail. C'est pour Ruben, qui devient commis d’un commerçant marseillais, le premier contact avec les « déshérités de la terre ». Pendant ses soirées, le méditatif est actif, et fréquente assidûment... les grands auteurs, dont Victor Hugo est pour lui le premier. Cette enfance entre Saint-Jean et Marseille a façonné un adolescent à la personnalité complexe, au regard mélancolique, porté à l'introspection, avide d'affection au point d’en être parfois craintif. Quand il se heurtera plus tard à l’inimitié, son père l'exhortera à se défier de son tempérament : « Tu sais, lui écrit-il, que cette malheureuse disposition à te croire l'objet d'une grande haine est un peu dans ton caractère naturel. Il faut, avec le secours de Dieu, que tu extirpes cette mauvaise plante de ton jardin. »8 Mais Ruben était aussi habité par une vitalité et une soif de vivre sans lesquelles notre prophète eût été un ermite…


[à suivre...]

 

1L'actuelle D153 qui relie, vers le sud, Saint-Jean-du-Gard à Lasalle via Sainte-Croix-de-Caderle.

2 Confidence transmise par Ruben Saillens à son petit-fils Jacques-A. Blocher (1909-1986) et à son propre petit-fils par celui-ci.

3Ruben et Jeanne Saillens, évangélistes (Les Bons Semeurs, Paris, 1947, 352 p.), par Marguerite Wargenau et Pour faire encore meilleure connaissance (Nîmes, 1954, 198 p.), par Robert Dubarry.

4 L'Église de la rue Saint-Maur, dont le pasteur est Marc Robineau.

5 Lettre du 25 mai 1874.

6 Grâce et Vérité, mars 1940.

7Cette supposition m'a été confirmée par Daniel Travier. Le filage de la soie fut à l'origine d'un véritable « sur-emploi » féminin. Les filatures, dont la main d'oeuvre était presque exclusivement féminine, furent à l'origine d'écoles maternelles (alors dites « salles d'asile ») qui facilitaient l'embauche des mères de jeunes enfants, en Cévennes notamment. Certes « inventées » par Jean-Frédéric Oberlin en 1769, les classes maternelles ne se généralisèrent toutefois qu'après la seconde guerre mondiale.

8 Lettre du 7 mai 1894.

Par Jacques Blocher
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Jeudi 4 octobre 2007

Ruben Saillens fut dans son pays natal parfois comparé comme orateur à  Léon Gambetta ou à Jean Jaurès. Sur cette invitation d'une Eglise baptiste londonienne, il est devenu "le Spurgeon français"...  Argument massue pour attirer les auditeurs !  Quant à C.H. Spurgeon lui-même, on sait qu'il fut surnommé le "prince des prédicateurs" ("prince of preachers")... Comparatisme quand tu nous tiens !


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Par Jacques Blocher
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