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Hugolien assumé, Ruben Saillens excelle dans l'épopée lyrique. Merci au site de la SHDBF (www.shdbf.fr) d'avoir sorti de l'oubli, et en temps opportun, ce très beau texte ! Publié en 1909 sous diverses formes, il a été repris dans les éditions de La Croix de Jésus-Christ et l'évangélisation publiées à partir de 1954. Fontainebleau était l'un des lieux de villégiature favoris de la famille Saillens. C'est là que Ruben était venu se « refaire » après ses combats intérieurs de l'année 1886 ; c'est là aussi qu'il entreprit d'évoquer les luttes du grand réformateur français, ce Calvin dont il avait à cœur d'honorer la mémoire alors que l'histoire l'avait si injustement calomnié.

 

 

POUR LE QUATRIEME CENTENAIRE

DE JEAN CALVIN

 

1509 – 1909

 

Laissez dormir en paix ce géant solitaire !

Il savait la valeur des gloires de la terre,

Et voulut le silence autour de son tombeau.

Pour l'honorer, tenons élevé le flambeau

Que sa puissante main secoua sur le monde :

La Parole de Dieu !

 

Cette lueur féconde

Fit naître en tout pays les héros de la foi

Qui ne redoutaient point le pape ni le roi.

Étant prêtres et rois par la grâce divine...

Calvin les nourrissait de la pure doctrine,

Et les désaltérait au fleuve de l'Esprit

Qui jaillit du côté percé de Jésus-Christ.

Sa raison, s'inclinant devant les saints oracles,

Contemplait le reflet de Dieu dans ses miracles ;

Il adorait le Fils qui, des cieux descendu,

Pour sauver le pécheur que l'orgueil a perdu,

Rencontra le Malin dans sa force usurpée,

Le vainquit par le Livre, et n'eut pas d'autre épée !

Il disait que l'Esprit est l'unique Docteur,

Qu'il faut, pour le comprendre, être son serviteur,

Et que la grâce seule, et non pas le génie,

Révèle aux cœurs brisés ta gloire, ô croix bénie !

Le secret, disait-il, de toute liberté

Est dans l'obéissance, et si la vérité

Daigne aux yeux des mortels se montrer tout entière,

C'est lorsqu'ils sont voilés des pleurs de la prière.

Écolier passé maître à l'école de Dieu,

Il proclamait ses droits sur tout homme, en tout lieu :

Le droit de pardonner le rebelle indomptable,

Celui de pardonner librement le coupable.

Il disait : « L'Éternel a parlé, taisons-nous !

Heureux qui, devant lui, sait ployer les genoux !

Il se redressera devant la tyrannie :

Par la crainte de Dieu, toute crainte est bannie ! »

Ainsi parlait Calvin, et, d'un peuple ignorant,

Il fit, en peu de jours, le peuple le plus grand

Que l'Europe ait connu... Voici que, de Genève

L'aube des temps nouveaux, radieuse, se lève ;

Vers la noble cité viennent de toutes parts,

Pour adorer en paix derrière ses remparts,

Mille et mille échappés de l'ombre séculaire...

Les écrits de Calvin, jusqu'aux bouts de la terre,

Iront semer le Droit, la Liberté, l'Amour,

Et des peuples seront enfantés en un jour :

Fier d'avoir triomphé de l'Espagne inhumaine,

Le pavillon des Gueux sur les mers se promène ;

A la voix de John Knox, de rudes montagnards

Renverseront un trône entouré de poignards,

Et l'Écosse, chassant une reine adultère,

Deviendra le pays de la morale austère ;

Près des dolmens croulants, les vieux bardes gallois

S'enivreront de chants inspirés par la croix ;

L'Angleterre, longtemps soumise au Dieu du Tibre,

Retrouvera Wicleff, et sera forte et libre

Par Cromwell ; et bientôt les nobles Puritains,

Ballottés par les flots et les vents incertains,

Aborderont enfin le rocher symbolique1

Pour fonder, sur la foi, la grande République !

 

II

 

Ainsi pour l'avenir, Calvin, tu bâtissais

Le temple universel, mais ton cœur de Français

Saignait pour ta patrie, et pour les rois frivoles

Dont l'oreille était sourde à tes graves paroles...

O France ! Doux pays que le ciel généreux

Comble sans se lasser des dons les plus heureux,

Terre de gai savoir et de chevalerie,

C'est ta langue sombre et claire, ô ma patrie,

Que maniait Calvin ! Pour la première fois

Le bon peuple entendait « l'Évangile en françois »,

Et son âme s'ouvrait à la bonne nouvelle

Comme au printemps renaît la nature éternelle !

Mais le sinistre hiver n'était point achevé...

Le grain, dans les sillons, est à peine levé,

Que les vents de l'enfer, déchaînés sur la France,

Flétrirent pour longtemps cette grande espérance...

Pour longtemps, mais non pas pour toujours ! O Calvin,

Pour elle, ton labeur n'aura pas été vain,

Non plus que les douleurs, les combats et les larmes

De Farel, l'intrépide, et de vos frères d'armes :

Lefèvre, Olivétan, Bèze. Si les Valois

Dans le sang des martyrs ont étouffé vos voix,

La Parole de Dieu, de nouveau proclamée,

Fera fleurir enfin la France bien-aimée !

 

III

 

Hélas ! Vous avez cru qu'il vous était permis

D'immoler, pour l'honneur du Christ, ses ennemis !

Vous n'avez pas su voir aux pages du saint Livre

Que Dieu même à l'erreur laisse le droit de vivre,

Qu'on ne peut sur la force asseoir la vérité,

Que l'amour ne naît pas d'un coup d'autorité,

Que le culte imposé n'est qu'une hypocrisie,

La raison du plus fort, une horrible hérésie,

Et qu'ayant dit : « Laissez vos glaives aux fourreaux »,

Le Christ veut des martyrs, et non pas des bourreaux !

 

Mais Dieu vous pardonne : l'œuvre était surhumaine,

Et vous la poursuiviez sans orgueil et sans haine !

 

IV

 

Et maintenant, au ciel, glorieux rachetés,

Prenez vos harpes d'or, levez-vous et chantez !

Chantez l'Agneau divin poursuivant ses conquêtes

Par de nouveaux martyrs et de nouveaux prophètes,

Toute langue ennoblie et domptée à la fois

Par la Bible inspirée et les chants de la croix...

Chantez ! Car l'heure approche, elle est déjà venue,

Où Dieu va couronner votre œuvre méconnue !

Votre esprit de meurt pas, car c'est l'Esprit de Dieu.

Il souffle, et nul ne sait, en quelle heure, en quel lieu

Naît un nouveau Calvin pour une autre Genève...

 

Il souffle, et, cette fois, c'est la moisson qui lève !

 

 


 

Ruben Saillens (Fontainebleau, juillet 1909)


1Le rocher où débarquèrent les passagers du « Mayflower » et auquel ils donnèrent le nom de Plymouth. Le rocher est entouré de vénération par les citoyens des États-Unis (note de l'auteur).

Tag(s) : #Poésie

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