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Commune et Pontons ("fragment")


Ils me font pitié, ceux qui prétendent arrêter les révolutions en arrêtant les révolutionnaires, et mettre fin aux mouvements de liberté en fusillant les meneurs ou jetant les « insurgés » sur les pontons.

Que de crimes inutiles ! Que de froides cruautés accomplies sans but comme sans résultat !

Une idée vient ; elle saisit un peuple. Cette idée est nouvelle, partant, monstrueuse... Cette idée plane dans l'air, on la respire ; on sent un orage, l'ouragan se prépare, le ciel se couvre de nuages, l'idée éclate.

Torrent dévastateur, cette idée, contenue pendant six mille ans, se révélant tout-à-coup, entraîne avec furie toutes les institutions bonnes ou mauvaises, renverse tout, écrase tout. Aujourd'hui c'est la Commune, hier, c'était la République, il y a trois siècles, c'était le libre-examen en matière religieuse. Que sera-ce demain ? Je l'ignore, mais à coup sûr, il y aura quelque chose.

Les vieillards, hommes d'expérience devraient savoir – l'histoire, la logique sont là pour le leur enseigner – que, devant ces torrents, toute digue est inutile, que dis-je ? – funeste. Vous vous plaignez de ce qu'ils emportent tout. - insensés ! Si vous mettez obstacle à leurs déportements, ces ondes impétueuses déborderont dans les campagnes, ravageant, détruisant, démolissant !

Mais nos vieux routiniers n'entendent point ainsi. « On était heureux dans notre bon vieux temps, » disent-ils, « et ceci n'existait pas, donc, ce n'est pas nécessaire. » Et d'employer le restant de leurs forces défaillantes à arrêter l'essor des libertés nouvelles, à forcer les idées du siècle au repos.

J'ai parlé de l'histoire. Je prends un exemple.

C'est la révolution religieuse du XVIe siècle. Luther paraît, novateur hardi, et affirme le libre-examen. Aussitôt le vieux monde de s'agiter, de se boucher les oreilles, de crier au blasphème. Bûchers, chevalets; roues, potences, tout est employé pour mettre fin à cette abominable hérésie. Aujourd'hui, tout le monde – sauf peut-être le pape et les jésuites – est luthérien sur ce point-là.

Et si je parlais de la République, cette monstruosité du siècle dernier, qu'acceptent aujourd'hui les Guizot et les Thiers, c'est-à-dire ce qu'il y a de sincère dans le parti monarchique – ne pourrais-je pas dire mieux encore que tout courant d'idées est irrésistible ?

Quelque soit mon sentiment sur les hommes qui ont dirigé la Commune, je n'hésite pas un moment à mettre ses revendications sur le pied des légitimes aspirations du peuple. C'est la gradation, la marche ascendante du progrès. Luther demanda la liberté de conscience, 89, la liberté de l'État, son indépendance et sa propre possession, 71, la liberté de la commune et de l'association ; demain, ce sera pour couronnement de l'édifice, la liberté absolue – non la licence, entendons-nous – qu'on demandera.

Vous avez raison me dit-on. Aussi n'est-ce point l'aspiration, l'idée que l'on frappe, mais le crime.

Peut-être ; cela est contestable. Je nie que dans les milliers de procès qui se sont déroulés devant les conseils de guerre, les juges n'aient jamais été portés par la passion dans leurs jugements. Voyez le commandant Gaveau. Je nie, de plus, que l'on puisse assimiler l'assassinat des otages à un assassinat ordinaire. Mais en tous cas, si vous punissez l'assassin, punissez aussi ses complices. Or, ces complices, c'est vous, c'est moi, c'est la société, c'est la monarchie qu'elle a souffert si longtemps.

Pendant quinze siècles, la Royauté a commis sur le peuple toutes sortes de crimes. Que d'enfants du peuple assassinés par les rois ! On n'en parle pas, mais on n'a pas assez de larmes pour Louis XVII, ce fils innocent d'un monarque coupable, quoiqu'on en dise.

Aujourd'hui, Chambord, Joinville, Aumale, et pour un peu, Napoléon III lui-même, se promènent en calèche découverte, en plein Paris. Ils sont députés, ils sont accueillis dans les « régions officielles »; on a pitié de leur infortune, bien que l'on ne veuille pas d'eux – et c'est bien heureux, vraiment – pour régner sur la France.

Delescluze – fanatique, peut-être, mais devant le patriotisme duquel je m'incline – Delescluze, cet homme qui a combattu toute sa vie pour une cause dont le succès ne lui promettait ni trésors, ni couronne, – Delescluze, qui, voyant son drapeau souillé et déshonoré, meurt noblement sur une barricade – l'histoire, plus juste que nous, enregistrera et admirera cette action sublime – Delescluze, dis-je, sortirait du tombeau, qu'il serait arrêté, jugé, fusillé sans merci.

Des feuilles écrivent tous les jours en grosses lettres dans leurs colonnes : Vive le roi !1 c'est-à-dire, vive l'oppression, la tyrannie, l'asservissement, l'abrutissement des intelligences, l'incendie des Chartes et des Droits immortels de l'Homme – et on les laisse faire... Si par malheur un journal allait crier : Vive la Commune ! – Or, je le demande, qu'a de plus horrible la Commune que la Monarchie – il serait suspendu, et ses rédacteurs emprisonnés.

Où est la justice des hommes ! ...


Mais tous ces gens-là me font l'effet d'un homme qui, ne voulant pas que le vent souffle du Nord, tournerait sa girouette au Sud et l'y maintiendrait de force, s'imaginant que le vent suivra la direction de sa girouette...


29 mai 1872



1La Décentralisation, Journal Lyonnais, l'Univers, etc.

Tag(s) : #Inédits

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