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Le Revers de la civilisation


Londres ! Cette ville est un monde, et ce monde est un mystère. Londres est une hydre à 4 millions de têtes, une sorte d'immense couleuvre gisant au bord d'une eau noirâtre, l'enveloppant d'une atmosphère sombre et empestée, et s'agitant avec bruit, sans jamais remuer de place ou changer de physionomie.

Londres, c'est l'époque personnifiée. Paris a longtemps été le représentant de son siècle, et l'est encore, au point de vue artistique, littéraire, fashionable. Mais le siècle, dans son caractère général, est essentiellement positiviste, mercantile, intéressé. Nous sommes à l'époque de la vapeur et du télégraphe; à l'époque de la machine et du six pour cent. Faut-il le déplorer ? Non ; le vrai philosophe ne se plaint pas de son temps, mais apporte tout son génie à le rendre meilleur. Ceci est une manifestation nouvelle de l'esprit humain. A chaque âge, ses traits généraux : nous avons eu autrefois la bravoure, la bigoterie, le scepticisme, l'art, la littérature : aujourd'hui, c'est le commerce. Eh bien, soit ! Il y a de la poésie dans tout ce qui est bon, et de la grandeur dans tout ce qui est humain.

Londres, c'est donc le XIXe siècle dans toute la fébrile activité de sa civilisation. C'est à la bourse de Londres que vous pouvez tâter le pouls du monde. De tous les rivages et de toutes les mers, la richesse aboutit ici ; l'or qui se manipule dans ces rues si affairées, si sombres, si imposantes dans leur antiquité, de la cité de Londres, cet or a été récolté un peu partout : en Australie, en Chine, aux Indes, en Amérique. Mille vaisseaux apportent chaque jour la fortune dans les docks graisseux, aux baraques de planches, aux eaux sales, qui bordent la Tamise. Quelle vie ! La ruche humaine s'agite, travaille, se tourmente : l'or, ce métal trop liquide pour être mis en monceaux, change à chaque instant de place. Celui qui en avait une montagne la voit s'écrouler tout à coup, et grossir les petits tas d'autres spéculateurs, qui, quelque jour peut-être, auront aussi leur tour de ruine. Est-ce tout ? Non. Ces hommes, plus ou moins égoïstes, sont les moteurs involontaires de toute une série d'événements. Par leur or, vit l'employé laborieux et humble, dont la famille est maintenue dans l'aisance, et dont les enfants reçoivent l'instruction qui en fera, plus tard, des citoyens utiles et peut-être d'élite. Par leur or, le chercheur ingénieux, l'homme de science, est soutenu ; et ces pionniers de la civilisation moderne, les Livingstone, les Moffat, les Stanley, peuvent apporter au loin la lumière de l'Évangile. Pourquoi nous plaindrions-nous ? Les riches n'ont pas tous des cœurs de pierre, et il n'a pas entièrement perdu sa vie, celui qui l'a consacrée à l'acquisition d'une fortune dont il a ensuite usé pour de grandes et nobles entreprises. Grâce à l'or de ces commerçants, la Bible a été publiée en 250 langues, et des milliers de missionnaires sont allés la prêcher aux quatre coins de la terre.

Londres, ce cœur du monde mercantile, ne manque ni d'artères, ni de veines. Il y a des chemins de fer, sous la terre, sous l'eau, et sous le brouillard. - Car le soleil sourit peu sur la grande métropole, toujours couverte de vapeurs et de brumes, comme un fumeur enveloppé d'un nuage qu'il a lui-même produit. Après le chemin de fer, viennent les tramways, longeant les longues, interminables avenues, puis les omnibus, puis les voitures. Tout cela à un nombre inouï, et tout cela roule sans cesse, sifflant, cahotant, galopant, au sein d'une multitude de piétons, qui, chacun plus solitaire que jamais anachorète dans son désert, se coudoyent sans se regarder, se rencontrent mille fois peut-être dans leur existence, sans se reconnaître jamais.

Les vivres qui se consomment dans ce gouffre sont à une effrayante quantité. Les bœufs, les moutons, les légumes, les fruits, arrivent de tous les côtés à la fois, et sont engloutis en un jour par l'hydre effroyable. Chaque soir, cette ville s'endort dans la famine, et elle se réveille chaque matin dans l'abondance. Pendant la nuit, ses besoins sont pourvus.

Et si l'absorption matérielle est grande, que ne faut-il pas, à cette masse d'esprit qui pensent, pour la nourrir ? Que de livres bons et mauvais, que de journaux, bien ou mal pensants, sont jetés chaque jour en pâture à cette multitude ? Quoi donc ? Ces gens affairés lisent-ils ? Oui, et plus que les autres hommes, peut-être. Le Français cause, l'Espagnol dort, l'Italien chante, l'Allemand mange et l'Anglais lit. Il lit partout, dans le train, dans l'omnibus, dans la rue. Le livre ou le journal est son compagnon, et remplace pour lui la conversation, dans laquelle il n'excelle pas, et la pensée, à laquelle il n'a pas le temps de se livrer.

La nourriture pour l'esprit, c'est la presse, mais pour tant de cœurs, ne faut-il pas aussi un aliment ? Hélas ! le cœur de l'homme est mauvais, à Londres comme ailleurs, et l'aliment qu'il cherche est corrompu comme lui.

C'est là le revers de la civilisation. Les grandes agglomérations sont sans doute de grands foyers de lumière, - mais elles sont davantage encore des gouffres d'iniquité. Le cœur humain est une mare stagnante, de laquelle monte une odeur fétide, et dans laquelle des plantes pestilentielles végètent vigoureusement. Mettez toutes ces petites mares ensemble, ou réunissez-en un grand nombre, et vous avez un océan dont les dangers et les tempêtes sont d'autant plus redoutables qu'il est plus étendu.

Les philosophes qui tiennent l'homme pour naturellement bon devraient vivre et étudier dans les faubourgs d'une grande cité. Si l'homme était naturellement bon, la société le rendrait meilleur : c'est le contraire qui arrive. Que de jeunes gens, descendus, inexpérimentés et relativement innocents de leurs montagnes d'Écosse, sont venus à Londres pour y tomber et y mourir dans l'infamie ou le vice ? Que de victimes humaines s'immole à elle-même la société ! Loin de moi la pensée de faire de la solitude l'idéal de notre état; l'homme originellement, a été fait pour la société ; mais il faut que celle-ci soit régénérée et christianisée, autrement, elle est pour lui le plus terrible des pièges, la plus irrésistible et la plus infernale des tentations.

Dans l'état actuel, le moyen par lequel, dans cette grande cité comme dans toute autre, mais sur une plus grande échelle ici que nulle autre part, le cœur de l'homme cherche à se satisfaire, peut s'exprimer en un mot : la sensualité. A Londres, ce vice prend surtout deux formes : l'ivrognerie et la prostitution. La misère est la grande pourvoyeuse des cabarets, des bouges et des hôpitaux.

La misère : c'est là le côté sombre du Progrès. Je ne suis pas de ceux qui calomnient leur âge – de ces éternels bougonneurs pour lesquels le passé est l'idéal, et qui ne voient dans l'avenir qu'un tombeau, et dans le présent qu'une agonie. Je ne crois pas que le paupérisme ait jamais été moindre qu'aujourd'hui, et que le bien-être ait jamais été plus grand. Mais il me semble parfois que le Progrès, du côté humanitaire, est plus lent que de tout autre côté. Il me semble que l'abolition de l'esclavage eut dû précéder de longtemps l'apparition du chemin de fer, et que le bruit anti-humain du canon eut dû s'éteindre avant que des fils télégraphiques fussent établis d'un pays à l'autre. Il me semble que le martyre, sous toutes ses formes eut, dû cesser depuis longtemps. Le Progrès, je le répète, à lui tout seul, est lent à abolir les vrais maux de l'humanité. Au fait, il n'y arrivera jamais de lui-même ; le Progrès est une émanation divine, mais il faut que Dieu en personne paraisse, pour que la Misère soit bannie. Le Progrès la déplace, mais il ne la détruit pas, et la diminue peu.

Les serfs étaient autrefois attachés à la glèbe ; ils le sont aujourd'hui à la machine. Lesquels sont les plus heureux ? Je ne sais. Au moins, l'ancien serf respirait l'air pur et travaillait sous le soleil du bon Dieu ; tandis que son misérable successeur est enseveli dans un taudis, où il ne respire qu'un air fétide, et où il se souvient à peine d'avoir vu le soleil une fois en sa vie. Pauvres malheureux ! Celui qui passe dans les “back-street” de Londres, et ne sent pas son cœur saigner, n'est pas digne d'être un homme. La misère les rend imbéciles et vicieux. Ils sont là, entassés comme des animaux immondes dans l'ombre et la saleté, vivant de harengs fumés et de petite bière, gagnant cinq sous par jour, ou plutôt par nuit, car, dans leurs réduits, il est plus nuit que jour en tout temps, à confectionner des boîtes d'allumettes, ou des objets semblables. Les femmes sont déguenillées de corps et d'âme ; quelle dégradation, mon Dieu ! Les hommes sont hâves, pâles, leurs yeux à moitié fermés s'ouvrent pourtant quelquefois, et brillent d'un regard sarcastique, dont toute douceur est exclue, comme s'ils reflétaient l'ironie de la vie. Et les enfants ! Ma plume se refuse à décrire leur misère. Ils naissent dans la boue, y sont élevés, et croissent dans une ignorance qui n'a d'égale que leurs mauvais instincts. Dans ces lieux la pudeur, cette dernière marque de l'humanité, est presque éteinte ; l'idée de Dieu, tellement voilée, qu'il faut la mort d'un proche ou quelque événement extraordinaire pour rappeler à la créature que Dieu est au-delà du brouillard sombre, et qu'il voit au travers. La lutte sordide, pied à pied, contre la Faim, emporte toute autre préoccupation. La mère n'interrompt pas son dur travail tandis que le mari agonise : il faut du pain aux enfants !

Quel de ces êtres, grands ou petits, n'a vu de sa vie une prairie, une colline, la nature de Dieu. Le chant du rossignol, le lever du soleil, la douce brise de mer, le murmure du vent dans les arbres, tout cela leur est inconnu. Ils ne connaissent rien au-delà de la rue étroite et sale, et du “public-house” dont les feux scintillent le soir. Ils ne désirent rien, tant leur cœur est mort, qu'une paie un peu plus forte et du “gin” en plus grande abondance. L'ivrognerie est leur grande consolation. Le gin-palace est la seule église qu'ils fréquentent ; la chanson à boire, le seul hymne qu'ils entonnent jamais. Hommes, femmes, enfants, s'enivrent régulièrement. S'enivrer, n'est-ce pas un vice ; c'est la règle générale ; cela va de soi. Et comment en serait-il autrement ? Ivres, ne sont-ils pas heureux ? Ne noient-ils pas dans la liqueur brune soucis, préoccupations, souvenirs importuns, menaçantes perspectives ? Ivre, l'on n'a pas faim, et l'on ne souffre pas... Oh ne les condamne pas, quelque honnête et respectable que tu sois ! Ils ont des raisons pour leur vice comme tu en as pour les tiens, et le plus méprisable, devant Dieu, n'est peut-être pas le plus méprisé !

La prostitution naît de l'ivrognerie et le crime de la prostitution. Il y a la chaîne du mal, comme il y a la chaîne du bien. D'un côté, le besoin de plaisir défendu – c'est le caractéristique du jeune homme moderne, comme du jeune homme de tous les temps. De l'autre, le besoin de pain – c'est le lot d'un nombre immense de jeunes filles ignorantes, inexpérimentées, mal élevées, dont la conscience a été endurcie par l'exemple, et auxquelles la nature a fait le triste présent d'un joli visage. Ce qui suit, ne peut-on le prévoir ? Et ne devine-t-on pas ce qui suit encore ? La jeunesse passe, et la femme abandonnée à elle-même tombe dans la misère, dans l'ivrognerie, dans le tombeau. Voilà de petits vagabonds, dans dix ans, si la grâce de Dieu n'intervient, voilà des voleurs, et quelque temps après, voilà des forçats. C'est là le drame de la vie, renouvelé cent fois par jour, tandis que le commerçant manipule ses espèces, que le ministre compose ses sermons, et que l'homme de science étudie les œuvres de Dieu.

Est-ce à dire que la civilisation soit mauvaise ? Non ; Babylone païenne et sauvage était pire encore. Mais cela veut dire que la civilisation, comme toute chose humaine, est imparfaite. L'Évangile seul, venu de Dieu, est parfait. Que faut-il donc ? De la lumière dans ces ténèbres ; des Lots dans cette Sodome. Guerre, non à la civilisation, mais aux vices qui la suivent; guerre, non à la richesse, comme des fous modernes le veulent, - mais à la misère. Guerre aux mauvais livres, aux mauvais principes, aux mauvais lieux. Le mal sera-t-il pallié ? Je l'ignore. Il faudrait une somme d'efforts plus considérables que la somme des efforts contraires, et cela paraît un mythe irréalisable, même au XIXe siècle ; mais ce que je n'ignore pas, c'est que si le mal peut-être pallié par quelque chose, c'est par l'Évangile seul. L'Évangile a plus fait en un jour pour la Polynésie, pour les Indes, pour l'Afrique, que les chemins de fer, les télégraphes, la civilisation et la Philosophie n'eussent fait en cent ans. L'Évangile change le cœur ; or, si on nous a compris, c'est au cœur qu'il faut faire remonter la source de tout ce mal. Changez le cœur, et tout changera. Oh Dieu ! Dieu des pauvres et des misérables, Dieu qui aimes et qui prends pitié, Dieu créateur qui seul peut créer de nouveau, au nom de tes compassions infinies et par le sacrifice de ton Fils, change, change les cœurs !


29 mai 1874


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