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rs----londres-18111873-s.JPGII. Ruben, le camisard de Gardonnenque

 

a) Racines camisardes. Que serait Saint-Jean-de-Gardonnenque sans son passé camisard ? Un vieux bourg sans histoire, sinon « d'art et d'histoire », comme beaucoup d'autres... Un intéressant conservatoire du vers à soie ! Je ne sais pas si Robert-Louis Stevenson, hétérodoxe certes, mais presbytérien d’Écosse, en aurait fait la destination de son équipée à dos d'âne, mais il est certain que son voyage avec Modestine aurait eu beaucoup moins d’intérêt ! Loin de nous donc l'idée funeste de réécrire l'histoire ! Il me faut pourtant insister : Ruben Saillens ne vient pas seulement au monde dans un pays de rudes montagnards cévenols, mais au cœur même du pays camisard, et à une époque où le souvenir des luttes est dans tous les esprits comme l'atteste, vingt ans plus tard, le récit de Stevenson. Ruben Saillens y naît le 24 juin 1855, il y a cent cinquante ans. Cent cinquante ans plus tôt, en 1705, Abraham Mazel était encore détenu dans la tour de Constance dont il s'évada peu après. Ainsi la naissance de Ruben Saillens est-elle exactement pour nous à mi-distance du temps qui nous sépare de la guerre des camisards. Cette constatation purement circonstancielle nous donne une idée de l'acuité du souvenir camisard au temps de sa naissance. La famille Saillens, de mémoire d'archives, est depuis toujours fixée à Saint-Jean ou dans les hameaux avoisinants, hormis une grand-mère paternelle originaire de Saint-Julien-d'Arpaon en Lozère. Les Saillens étaient à Saint-Jean dès avant la fondation de l'Église réformée dont ils furent parmi les premiers adhérents. Et l’on ne peut manquer de relier le nom à celui du hameau sur la route de Lasalle1. Même origine saint-jeannaise sans mélange du côté de sa mère, Émilie Guigou, ce qui peut décevoir, car on a quelque temps rêvé plus romanesque. Mais la recherche généalogique a fait descendre l’historiographie de son nuage rose ! Elle est à mettre au compte de l'imagination fertile de Frédéric Guigou, l'histoire de « l'enfant mystère », racontée par ce grand-père à Ruben, qui se souvenait aussi que son aïeul était « un peu éméché ce jour-là ».2 Ce récit, repris dans deux ouvrages3, attribuait une origine corse au trisaïeul de Ruben, orphelin amené à Saint-Jean par un voyageur non identifié et trouvé mort à son réveil, dont le maire d'Aubignac aurait ensuite été le tuteur. Ne faut-il voir ici qu'une confirmation de l'imagination irrésistible de l'aïeul ? Un trait de nostalgie bonapartiste, et « corsophile », puisque les Cévenols, même plutôt mécréants comme l’était le grand-père Guigou, révéraient l’empereur qui avait fait le concordat ? L’affabulation bonapartiste serait accréditée par les récits de grognard de l'empereur que le grand-père fit à son petit-fils, auquel il exhibait fièrement sa médaille de Sainte-Hélène... alors qu'il était né en 1798, et n'avait jamais pu être même un Marie-Louise !

b) Son père Auguste. Le père de Ruben, Auguste, né en 1831, fils et petit-fils de meunier à Cabrières, était artisan chaisier au moment de la naissance de son fils. Lui-même avait été élevé dans une famille réformée dont les convictions propres s'étaient estompées. Orphelin de père à 16 ans, il avait eu une jeunesse turbulente que sa mère, faute d'instruction a-t-on pensé, n'avait pas réussi à discipliner. Elle-même avait été touchée par la prédication du Réveil qui avait retenti à Saint-Jean. C'est au cours d'une telle réunion – morave –, où il est venu faire du vacarme, qu'Auguste se convertit en 1853. C'est parmi les dissidents, darbystes, qu'il rencontre Émilie Guigou qu'il demande peu après en mariage. Le premier enfant, Ruben, est né depuis peu quand la famille quitte Saint-Jean pour Marseille.

Il vaut la peine de dire quelques mots du parcours d’Auguste. A Marseille, Auguste est d’abord chaisier, puis s’engage en 1863 comme colporteur biblique pour la Société évangélique de Genève. En 1868, il se rend à Lyon pour y œuvrer comme évangéliste dans l'Église évangélique, toujours employé par la même Société ; en 1873, il est à Paris, cette fois-ci appointé par l'Église libre4; en 1875, il regagne pour quelques années les Cévennes et fonde l’Église libre de Florac. Enfin, il retrouve Marseille en 1883, où il achève sa carrière, colporteur enfin sédentarisé, comme libraire évangélique – non sans avoir jusqu’en 1888 colporté quelques années de Biarritz à Bastia ! Doué d'une vive intelligence, entreprenant et volontaire, Auguste possédait en germe la plupart des dispositions qui devaient prendre chez son fils leur pleine expression. Mais une certaine impatience doublée d'un sens critique aigu le disposait peu à la stabilité. Le spécialiste du colportage protestant, Jean-Yves Carluer, a ainsi pu le qualifier de « plus remuant des agents de la Société évangélique de Genève ». Mais mobile dans ses projets, Auguste n’a pas varié un instant dans son attachement au passé camisard, sur lequel il n’a privé Ruben d'aucune lecture. Il a aussi légué à son fils, trait camisard, une fibre républicaine très ardente, qui portera sans aucun doute Ruben à s’enhardir plusieurs fois dans le champ politique. En première ligne contre l'intervention de la France à Madagascar en 1885, Ruben militera aussi activement en faveur du capitaine Dreyfus.

c) Saint-Jean comme un baume. Peu de temps après l'arrivée à Marseille survient le drame irréparable de la vie de Ruben : la mort de sa mère en décembre 1857, à 23 ans, et peu après celle de son petit frère Émile. Ce deuil marquera le tempérament du petit Ruben du sceau de la mélancolie. En net contraste avec l'optimisme invincible de son père, sa personnalité se construira sur un mode introverti, ce qui le conduira, longtemps, à évoquer sa propre taciturnité. Sa maman s'en était allée dans sa « maison des cieux » ; comme il l'écrira sur le seul objet qu'il aura reçu d'elle, sa Bible :

Ma mère en s'en allant à sa maison des cieux
De ce volume saint que marquèrent ses larmes
Me fit don...

Une « maison »  vers laquelle Ruben a regardé tout au long de son ministère... Mais avant que son père remarié ne l'arrache à son village, Ruben engrange ses plus beaux souvenirs à Saint-Jean où il est confié aux soins de ses deux grands-mères de 1858 à 1862. Heureux ricochet d'un malheur immense, Ruben a ainsi pu nouer avec Saint-Jean un lien d'intimité comme on n'en crée que dans la première enfance, et être élevé dans le patois de son pays plutôt qu'en français : la langue nationale, il l'apprendra à Marseille. Ainsi Saint-Jean restera-t-il toujours pour lui auréolé du merveilleux de l'enfance. Il écrit de Londres à sa fiancée en 1874 « Que j'aimerais y aller avec vous ! Je vous montrerais les sites les plus jolis, ceux de mon enfance ; nous irions cueillir des fleurs aux « Plaines », visiter les grottes historiques ; voir le « Moulinet », sorte de vieille habitation perdue au fond d'un vallon tout plein d'ombre, de mystère et d'écureuils, où mon père est né ; puis nous monterions au cimetière, où la plupart de mes parents et amis dorment maintenant. Nous irions pécher si vous en aviez envie, nous couririons la flore des montagnes, si vous en étiez amante. Nous irions dans les hauts chalets, buvant le lait de chèvre, mangeant du fromage piquant et savoureux. Nous irions, aux vendanges, grappiller dans les vignes et dépouiller les figuiers de leurs fruits. (...) »5. Ruben comprend très vite la liberté que peut lui valoir l'attention alternée de ses deux grands-mères. Lui incline très nettement pour sa « grand' » Guigou : la grand-mère Saillens, quoique membre pieuse de l'Église libre, présentait quelques aspérités de caractère, et un parler parfois vert, surtout quand elle avait sa sciatique... L'histoire met en valeur le rôle des femmes dans la transmission de la foi aux prophètes camisards. Ruben souligne aussi pour lui-même que, très tôt, le caractère tragique du témoignage chrétien [lui] avait été plus ou moins révélé par les récits d'une bonne grand'mère, cévenole et huguenote6 : sa grand-mère Guigou. A la compagnie de ses aïeules et de son grand-père s’ajoutent celles de sa tante Adèle, d'oncles, de cousins. Celle aussi de ses camarades d'école, d’abord d’école maternelle, puisqu'il fut l'un des premiers bénéficiaires de cette innovation pédagogique à laquelle le besoin de bras des filatures ne fut sans doute pas étranger7.

d) Du « jardin de Dieu » à la cité cosmopolite. Ruben aura trouvé à Saint-Jean davantage même que le substitut maternel qui lui était nécessaire. Car Saint-Jean n'est pas seulement le village amical où l'air est plus pur et l'habitant plus affable, Saint-Jean n'est pas seulement, dans la seconde moitié naissante du XIXe siècle, le paradis du ver à soie qui fait la fortune de quelques entrepreneurs, ni même seulement le haut lieu du souvenir camisard : Saint-Jean est en 1855 un centre de premier ordre pour le Réveil qui agite depuis 1820 la vie religieuse du protestantisme. Saint-Jean est une pépinière de groupes nouveaux, morave, méthodiste, darbyste, qui s'ajoutent à la vieille Église réformée dont ils ne manquent de stimuler le zèle. Après l'étouffement irrésistible des persécutions, la foi huguenote refleurit. Et ce renouveau, fait significatif, est exactement contemporain de Ruben Saillens : le temps de sa petite enfance est celui de l'enracinement durable du Réveil à Saint-Jean, où se forme notamment, sous des auspices « ni méthodistes, ni darbystes » le groupe d'abord indépendant qui se rattache aux Églises libres en 1859. Le rapport de la « commission d'évangélisation » au synode de 1855 mentionne Saint-Jean-du-Gard comme un pays plein de promesses : le pasteur Eymann, qui y vient régulièrement en visite, en parle comme d'un « jardin de Dieu », tant la soif et l'engagement spirituels y sont remarquables. On ne trouve pas de salle assez vaste pour contenir tous ceux qui voudraient venir aux réunions ! C'est dans ce climat de piété vivante que grandit le petit Ruben, sans que le sérieux attaché au culte n'étouffe – miracle cévenol ! – le sentiment de totale liberté qui fut celui de son enfance à Saint-Jean.

C’est là [dit-il dans un poème écrit dans l’enfance] qu’on m’apprit à connaître
Notre doux et tendre Sauveur,
Là, qu’à genoux on me fit mettre
Pour l’invoquer avec ferveur

Souventefois, enfant volage,
Ennuyé des tristes leçons
De l’instituteur du village,
J’allais courir par les buissons ;
Alors ma grand-mère éplorée,
Au moment de notre repas,
Cherchait sa brebis égarée,
Et souvent, ne la trouvait pas !
Je revenais avec la brune
Quand tout était silencieux
Mais jamais la peur importune
Ne troublait mon front radieux.

On imagine la rudesse du choc de la transplantation à Marseille, où Auguste fait revenir Ruben en 1862, après s'être remarié. S'agissait-il d'économiser le prix d'une pension ? Ruben est en tout cas privé de ses montagnes, et des affections dont il était l'objet à Saint-Jean. Il est aussi privé de son père lui-même, qui, comme colporteur, court le Midi de Vaucluse en Pyrénées. L'enfant se retrouve souvent en vis-à-vis avec une femme qu’il appellera sa mère, mais dont il ne sentira jamais aimé. C'est pour Ruben le réveil à sa condition d'orphelin, une souffrance affective que seule apaise la méditation poétique. Heureusement, il y a l'école, une école primaire protestante, et un maître d'école malicieux qui punit l’élève dissipé en lui demandant d'écrire des poésies... stupéfait qu'il est par la précocité du jeune Ruben, dont la maturité a été comme forcée par la solitude et l'ennui. En poésie, son père, rimeur à ses heures, lui a le premier donné l'exemple. Mais Auguste était un optimiste trop incurable pour être plus qu'un poète de circonstance. La poésie de Ruben sera le chant de toute son âme, l'expression d'une imagination jaillissante et d'un sens littéraire toujours sûr. Il saura ainsi, en pensée ou en rêve, se transporter à Saint-Jean, et mêler à ses souvenirs l’épopée camisarde.

La bourse aplatie du foyer paternel ne laisse pas Ruben longtemps divaguer à sa méditation. Son père, qui se trouve trop pauvre pour même permettre à son fils d’accepter la bourse qu'on lui propose pour le collège, le fait entrer à onze ans dans le monde du travail. C'est pour Ruben, qui devient commis d’un commerçant marseillais, le premier contact avec les « déshérités de la terre ». Pendant ses soirées, le méditatif est actif, et fréquente assidûment... les grands auteurs, dont Victor Hugo est pour lui le premier. Cette enfance entre Saint-Jean et Marseille a façonné un adolescent à la personnalité complexe, au regard mélancolique, porté à l'introspection, avide d'affection au point d’en être parfois craintif. Quand il se heurtera plus tard à l’inimitié, son père l'exhortera à se défier de son tempérament : « Tu sais, lui écrit-il, que cette malheureuse disposition à te croire l'objet d'une grande haine est un peu dans ton caractère naturel. Il faut, avec le secours de Dieu, que tu extirpes cette mauvaise plante de ton jardin. »8 Mais Ruben était aussi habité par une vitalité et une soif de vivre sans lesquelles notre prophète eût été un ermite…


[à suivre...]

 

1L'actuelle D153 qui relie, vers le sud, Saint-Jean-du-Gard à Lasalle via Sainte-Croix-de-Caderle.

2 Confidence transmise par Ruben Saillens à son petit-fils Jacques-A. Blocher (1909-1986) et à son propre petit-fils par celui-ci.

3Ruben et Jeanne Saillens, évangélistes (Les Bons Semeurs, Paris, 1947, 352 p.), par Marguerite Wargenau et Pour faire encore meilleure connaissance (Nîmes, 1954, 198 p.), par Robert Dubarry.

4 L'Église de la rue Saint-Maur, dont le pasteur est Marc Robineau.

5 Lettre du 25 mai 1874.

6 Grâce et Vérité, mars 1940.

7Cette supposition m'a été confirmée par Daniel Travier. Le filage de la soie fut à l'origine d'un véritable « sur-emploi » féminin. Les filatures, dont la main d'oeuvre était presque exclusivement féminine, furent à l'origine d'écoles maternelles (alors dites « salles d'asile ») qui facilitaient l'embauche des mères de jeunes enfants, en Cévennes notamment. Certes « inventées » par Jean-Frédéric Oberlin en 1769, les classes maternelles ne se généralisèrent toutefois qu'après la seconde guerre mondiale.

8 Lettre du 7 mai 1894.

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