Dimanche 4 mars 2007 7 04 03 2007 13:16

Paris


J'échappe aux tourbillons de cette vie de Paris, si remplie, si agitée, si courte, pour retrouver cette page blanche, et ce petit recueil où, dans mes loisirs passés, j'avais l'habitude de jeter au hasard mes impressions, mes pensées.

J'ai écrit sur Londres1  n'aurai-je rien à dire sur Paris ? – Mais quelle disproportion entre le peintre et son sujet !

D'abord, je dirai un mot des merveilles de Paris. J'ai vu les monuments et les églises, les ponts nombreux, les boulevards plantés d'arbres, les colonnes majestueuses, les statues, les palais. Le dirais-je ? Cela n'a pas produit en moi ce sentiment d'admiration que j'attendais. On avait tant parlé, j'avais tant lu de ce Paris gigantesque ! Mon imagination me l'avait peint sous des couleurs et dans des proportions si féériques, qu'en le voyant je fus désenchanté. Quoi ! c'est là ce Louvre, dont tous les journaux illustrés sont remplis ! C'est là cette colonne de juillet, et ce petit ange doré est ce que l'on appelle le Génie de la Liberté ! O liberté ! Je t'avais conçue plus grande et plus imposante. Il me semblait que quelque chose te représentant devait être si élevé, que les nues voilassent ton front, et si resplendissant, que les yeux qui te contemplaient en fussent éblouis.

Quoiqu'il en soit, c'est là Paris, la première ville du monde au point de vue des Beaux-arts. Tout, dans ses rues bruyantes, sur ses boulevards animés, respire l'empressement, l'amusement et l'air de fête. Ses cafés sont remplis, et les cabarets aussi ; le cœur de l'homme et son estomac étant partout les mêmes. Les omnibus charrient à prix réduit de la chair humaine ; les touristes anglais, le parapluie sous le bras et le voile au chapeau, vont et viennent. S'ébahissant devant l'opéra, grimpant aux tours de Notre Dame, montant au faîte du Panthéon. Qui se douterait qu'il y a quatre ans, cette ville était dans la détresse et la famine, qui penserait qu'il y a 3 ans et demi, cette cité flambait de toutes parts ? A peine, ici et là, quelques ruines promptement réparées attestent-elles les désastres passés. Le peuple est une plante vivace qui a plus d'une racine. Meurtri sur un point, il pousse de plus belle d'un autre côté. Paris a pour aliment la province, et la province a pour guide et pour lumière, Paris.

J'ai parlé des ruines ; j'ai dit qu'elles se relèvent. Il y a celles de l'Hôtel-de-Ville, des Tuileries, des Ministères. Est-ce tout ? Non. Il y en a d'autres, mais celles-là ne sont pas celles que le touriste peut contempler, elles ne sont pas au nombre de celles que les millions rebâtissent. Transportez-vous avec moi dans ces maisons d'ouvriers, vastes casernes où des centaines de familles sont pèle-mêle entassées. Sans air, sans lumière, sans propreté, mais non pas pourtant – car c'est là un trait distinctif du caractère parisien, - non pas sans dignité, je veux dire sans un certain orgueil – venez à Montmartre, à Ménilmontant, à Belleville ; entrez dans ces cours, montez ces escaliers de bois, frappez à ces portes numérotées... Entrez. Si c'est après huit heures, vous trouverez peut-être une femme, et dans la chambre, en haillons, une nichée d'enfants sales, et pâles sous leur noirceur. Qui est-elle, cette femme ? Elle n'est point veuve. Le mari n'est donc pas rentré ? Non, il ne rentrera pas. - Le mari ! L'autre jour, il revenait du travail, fatigué. Il avait mangé sa soupe ; le tête sur la table, il sommeillait, ou causait à sa femme, en jouant avec le cadet. On a frappé à la porte, comme vous tout-à-l'heure. L'homme s'est levé pour ouvrir. Un monsieur est entré, un monsieur avec une écharpe tricolore. « Êtes-vous un tel ? » La femme pâlit. L'homme répond sans sourciller : oui. « Vous avez servi la Commune ? » - « Monsieur, c'était pour les trente sous, » crie la femme. « Il n'y avait pas de pain, pouvait-il nous voir mourir de faim ? » - « C'est bon, c'est bon, » dit le monsieur à l'écharpe. Et les agents sont entrés ; ils ont, sous les yeux de la femme et des enfants en larmes, lié l'homme vaillant qui n'a point fait de résistance ; et ils l'ont emmené.

Le mari ! Tenez, voilà une lettre de lui. Il vient d'arriver en Nouvelle Calédonie. Il dit qu'il se porte bien ; mais qui sait ? Il ne veut pas effrayer sa femme. La déportation à perpétuité ! Quatre mois de voyage sur la mer, entassé comme des animaux de boucherie ! Et là-bas ! Un climat meurtrier peut-être  on raconte tant de choses de ces îles éloignées ! Enfin, il y est. C'est un travailleur ; il ne s'est point enivré plus de deux fois dans sa vie. Peut-être se débrouillera-t-il. Mais quelle tristesse au coeur de sa femme ! Seule, et nourrir quatre enfants ! Heureuse encore, si elle connaissait Celui qui s'appelle le Père des orphelins et le Soutien de la veuve !

Qui relèvera les ruines dans ce coeur ? Qui refera cette idylle brisée ? Car, croyez-le, tous ont leur idylle, et l'amour conjugal est aussi doux dans la mansarde du travailleur que dans l'hôtel ducal, et la mère plébéienne aime autant son petit ange ébouriffé que la mère aristocratique sa poupée bien attifée. Qui donc réparera toutes ces brèches ? Les millions n'y suffiront pas. Je vous le dis, il n'y a qu'une chose qui puisse le faire, c'est l'amour. Cet amour qui fait les amnisties, qui pardonne comme Dieu pardonne...

Ah ! Puisque la France s'est perdue par la haine, sauve-la, mon Dieu, par l'amour !



19 septembre 1874

1Texte prochainement mis en ligne.

Par Jacques Blocher - Publié dans : Inédits
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Vendredi 2 mars 2007 5 02 03 2007 17:10
Allocution prononcée le 21 mai 2005 à Saint-Jean-du-Gard


    I. Introduction

Prophète... « Saillens ! Un orateur ? Ah ! Oui, sans doute. Mais plus et mieux encore : un prophète inspiré ! ». Ainsi parle Marcel Verseils, le pasteur d'Anduze, dans l'article1 qu'il consacre à la mémoire de Ruben Saillens le 1er mars 1942. Jules-Marcel Nicole, alors pasteur réformé évangélique à Alès, écrivant au même moment2, évoque comment l’« intelligence alerte » de Saillens faisait ressortir l'absurdité de l'erreur avec, dit-il, « un humour tantôt bonhomme, tantôt dramatique, qui rappelait celui des vieux prophètes. » Le chef de file des Églises libres depuis leur synode décisif (et saint-jeannais) de 1938, Maurice Antonin, qui avait été longtemps pasteur à Saint-Jean, dira de lui, en envoyant ses condoléances à la famille, qu'il avait été un « Prophète de la Bible et de la Croix ». Bien sûr, le terme suranné de prophète n'évoque rien d'autre que la figure ordinaire en protestantisme du prédicateur, c'est une équivalence biblique de base que Ruben Saillens lui-même explique à 18 ans déjà de Londres à sa fiancée (« le prophète du Nouveau Testament, lui écrit-il, c'est le prédicateur »). Mais le type du prédicateur manque de relief pour évoquer l'ampleur d'un ministère d'orateur hors du commun, et le terme d’évangéliste, employé à combien juste raison à propos de Ruben Saillens, reste en français trop obscur pour être évocateur. Prédicateur et évangéliste par excellence Ruben Saillens a été prophète ; il a « gravi plus de chaires » et d'estrades qu'aucun de ses contemporains, il s’est adressé avec une autorité inégalée aux auditoires les plus divers, aux humbles comme aux grands de ce monde. Robert Dubarry, le pasteur de Nîmes, qui ne reculait pas devant la statistique, estimait à une quinzaine de milliers le nombre des prédications prononcées dans sa vie, ce qui n'aurait permis qu'au seul Wesley de soutenir la comparaison avec lui3. Quant à sa valeur d'orateur, Ruben Saillens a été considéré par les connaisseurs les plus avisés comme l'un des plus grands. « Monsieur Saillens est le plus grand prédicateur du monde » disait de lui son ami l'Américain A.C. Dixon4, orfèvre en la matière, alors qu’il ne l’avait entendu qu’en anglais ! Le député Gaston Riou5 le considérait comme le meilleur orateur français de son temps, « plus grand (même) qu'Aristide Briand, pensait-il, car mieux servi par son sujet ».


Camisard… Et si Ruben Saillens fut bien un prophète, il est remarquable qu'il l'ait d'abord été dans son propre pays. « Mardi soir », écrit-il relatant dans l'été 1875 une semaine qu'il vient de vivre à Saint-Jean et dont nous reparlerons : « réunion d'Alliance Évangélique, sous la présidence de M. Meynadier pasteur national qui a fait un discours sur 'nul prophète n'est honoré dans son pays'. Tous riaient en me regardant. Son discours fini, je pris la parole, faisant observer dès l'abord que nul n'avait encore essayé de me lapider à Saint-Jean-du-Gard. » Le prophète en question, ainsi reconnu par les siens fût-ce dans un rire général, avait tout juste 20 ans... Le fait n'est pas anodin d'une adhésion si spontanée de la part de compatriotes qui, après tout, auraient pu se sentir plus saint-jeannais que ce déraciné venu de Paris et passé par l’Angleterre ! Cet attachement durable – et pleinement réciproque – dénote un lien qui va au-delà de la nostalgie du pays qui ne manque pas d'étreindre le citadin de première génération. Il révèle une communion dans la proclamation de l'Évangile d'autant plus forte que d'autres, avant eux, avaient payé ce témoignage de leur vie. C'est l'écho de leurs chants d'autrefois6 qui résonne dans les cantiques nouveaux que Ruben Saillens vient faire découvrir à la jeunesse de Saint-Jean, comme lors de ce passage-éclair de septembre 1875, où l'appartement de [sa] tante fut envahi par une cinquantaine de jeunes filles avec lesquelles, écrit-il (à sa fiancée !), je chantai deux heures durant nos nouveaux cantiques7. Mon hypothèse, qui me permet d'ôter le point d'interrogation de mon titre, est que l'on ne saisit ni l'attachement réciproque de Ruben et de Saint-Jean, ni la vocation prophétique de Ruben Saillens et les inflexions de celle-ci, sans souligner la persistance sociale et spirituelle du passé camisard. Comme on en recevra la confirmation, ce passé exprime son enracinement autant que sa visée, le souvenir autant que l’avenir. L'épithète « camisard » décrit mieux que beaucoup d’autres le prophète qu’a été Ruben Saillens. Camisard, c'est-à-dire à la fois populaire et farouchement biblique. Camisard, c'est-à-dire attaché à une histoire qui oriente une psychologie8. Le type méridional, l'insouciance en moins ! Camisard, c'est-à-dire dépositaire d'une culture qui est une source d’inspiration. Car, au-delà de la lutte de guérilla, les camisards étaient porteurs d'une théologie de l’Église, rustique peut-être, mais novatrice. A leur suite, Ruben Saillens s’est défié des cléricalismes et a prôné l’autonomie de l’Église locale. Comme eux, il s’est mis à l’écoute de la voix du Saint-Esprit et comme eux, il a été capable de dissidence. Les camisards ont été tout sauf religieusement corrects – cibles de la propagande des plus forts, mais aussi mal vus des protestants « de sens rassis » du Royaume et du Refuge. On a fait d'eux des illuminés ou des mélancoliques pour les réduire au silence...

Je vous entends, [écrit-il en 18879 à un sceptique], ces gens furent vaillants, sans doute,

Mais leur enthousiasme avait fait fausse route.

Tous ces hardis croyants, vos pères et les miens,

Qui se laissaient ravir le plus noble des biens

Plutôt que d'abjurer, d'une bouche faussée,

Leur libre conscience et leur libre pensée,

Et montaient au gibet pour un prêche – entre nous,

Nobles ou paysans, étaient de pauvres fous.


Et lui, Saillens, revendique pour lui-même cette « sublime folie ». D'ailleurs, il n’est pas seul, rejoint notamment par un historien aussi éminent qu'Émile-G. Léonard dans son Histoire générale du protestantisme10. Le prophétisme camisard a sans doute divagué à ses marges, mais il a réfréné, pour ceux qui sont venus après lui, le zèle persécuteur de Versailles, il a sauvé les réformés du « double jeu »11, et préfiguré la renaissance. Les historiens12 ne manquent pas, d'autre part, de signaler le prophétisme camisard comme le prototype et la semence des Réveils qui ont relevé au XIXe siècle les ruines d'un protestantisme accablé par la persécution et miné par le rationalisme.


Prophète camisard ? Si l’on veut bien ne pas faire du terme camisard un emploi littéral, Ruben Saillens a assurément été camisard et prophète ! Je vous propose de repasser sa vie à travers ce double prisme. Celui-ci nous gardera de ployer sous l'empilement des hauts faits d'une existence très remplie. Nous tâcherons de suivre – ce sera notre plan - la trajectoire essentielle dans laquelle s'inscrit la vie du « petit camisard de Gardonnenque » devenu « prophète inspiré » pendant six décennies, d'abord « doux prophète populaire » aux accents parfois romantiques, « prophète bâtisseur » dans la force de son âge, puis ardent « prophète de la Bible », héraut d'un Réveil dont le message s'adressait d'abord, à ses yeux, aux Cévennes huguenotes. Il y voyait revivre, un jour, les ossements desséchés, en écho à la vision du prophète Ézéchiel (chapitre 37), auquel Dieu avait montré jadis la « très, très grande armée » de ceux qu'il ferait revivre et qu'il animerait de son Esprit13.


[à suivre]

1 Dans le journal Christ et France.

2 Revue de théologie de la Faculté d'Aix.

3 Robert Dubarry, Pour faire encore meilleure connaissance, Nîmes, 1955, p.45.

4Amzi Clarence Dixon (1854-1925), l'un des pères (baptiste) du premier fondamentalisme américain. Pasteur en Nouvelle Angleterre, puis de l'Église de Moody (Chicago), puis du Tabernacle métropolitain à Londres, il fut dès 1909 le premier secrétaire exécutif du comité chargé de l'édition des Fundamentals. Cf. A.C. Dixon, a Romance of Preaching, G.P. Putnam's Sons, Londres, New-York, 1931, 324 p.

5 Gaston Riou fut un intellectuel précurseur de l’idée d’Europe (« S’unir ou mourir », 1929), élu député radical socialiste de l’Ardèche en 1936.

6Cf. le début de la deuxième strophe de La Cévenole, n° 164 dans le recueil Sur les Ailes de la Foi.

7 Lettre à sa fiancée Jeanne Crétin du 24 septembre 1875.

8 « Le montagnard cévenol, 'doux et inflexible' », notait Emile Saillens (1878-1970), dans Toute la France, Larousse, 1925.

9 Poème dédié « à un député [descendant de Huguenots, nommé Boissy d'Anglas] qui déclare ‘n'appartenir à aucun culte’ ».

10 « ces prétendus névropathes avaient une attitude plus conséquente avec leur foi, plus digne et plus saine, que la plupart de gens cultivés du protestantisme, 'de bon sens' certes, mais partagés entre la circonspection, le masochisme social et les premiers projets d'accommodement » dans Histoire Générale du Protestantisme, tome III, p. 16.

11 L'expression est d'E.-G. Léonard.

12 Philippe Joutard, en particulier.

13On pourra se reporter à la troisième strophe et au refrain de la Cévenole:


O vétérans de nos vallées,

Vieux châtaigniers aux bras tordus,

Les cris des mères désolées,

Vous seuls les avez entendus !

Suspendus aux flancs des collines,

Vous seuls savez que d'ossements

Dorment là-bas dans les ravines,

Jusqu'au grand jour des jugements !


Esprit que les fis vivre,

Anime leurs enfants,

Anime leurs enfants,

Pour qu'ils sachent les suivre !

Par Jacques Blocher - Publié dans : Repères biographiques
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