Samedi 31 mars 2007
 

1855 (24 juin) : Naissance à Saint-Jean-du-Gard.

1857 (2 décembre): décès de sa mère Émilie (née Guigou), à Marseille. Ruben retourne à Saint-Jean-du-Gard.

1863 : Ruben Saillens retrouve son père Auguste, remarié, à Marseille.

1868 : arrivée de la famille Saillens à Lyon, où Auguste Saillens devient évangéliste de l'Eglise évangélique libre. Ruben Saillens, âgé de treize ans, entre au Crédit Lyonnais.

1870 (guerre franco-prussienne): Ruben Saillens s'engage dans la première ambulance lyonnaise, qui s'occupe pendant trois mois des blessés de l'armée Bourbaki.

1871 : conversion de Ruben par la prédication de l'évangéliste Eck.

1871-1873 : grande activité de Ruben Saillens dans les U.C.J.G. à Lyon.

1873-1874 : études bibliques à Londres (East London Institute) auprès de Henry Grattan Guinness.

1873 (Noël) : premier contact avec MacAll pendant des congés.

1874 (Été) : entrée au service de MacAll. Ruben Saillens écrit, adapte ou traduit ses premiers cantiques pour la Mission.

1876 : service militaire à Marseille.

1877 (1er août) : mariage avec Jeanne Crétin, dans la chapelle du « Château des Ombrages » à Versailles.

1878 (16 août) : naissance d'Émile Saillens (fils aîné).

1878 (octobre) : fondation de la Mission de Marseille et du Littoral.

1879 (18 août) : consécration pastorale de Ruben Saillens sous les auspices des Églises Libres, par le pasteur Louis Guibal, à Saint-Jean-du-Gard

1879 (28 décembre) : naissance de Marguerite Saillens (aînée des filles), à Marseille.

1880 : fondation de l'École pratique d'évangélisation Félix Neff.

1881 (27 avril) : naissance de Madeleine Saillens.

1883 : Ruben Saillens rejoint la Mission MacAll dont il devient à Paris l'un des directeurs adjoints. Formation de la Mission Populaire par la fusion de l'oeuvre MacAll et de sa Mission de Marseille

1883 : premier voyage aux États-Unis au titre de la Mission MacAll. Ruben Saillens est reçu à la Maison Blanche par le président Arthur.

1883 (22 septembre) : naissance de Louise Saillens.

1884 (décembre) : composition, à la demande du pasteur Guibal, des paroles de La Cévenole (d'abord découpées en dix strophes de quatre vers)

1885 : publication de Nos droits sur Madagascar et nos griefs contre les Hovas impartialement examinés, avec préface de Frédéric Passy, qui recevra en 1901 le premier prix Nobel de la Paix. Ruben Saillens est violemment pris à partie à l'Assemblée Nationale par le député François de Mahy (1830-1906).

1885 (23 août) : la Cévenole est chantée pour la première fois en public, à Saint-Roman-de-Tousque. La musique est désormais celle de Louis Roucaute, « passé dans l'été à Saint-Jean », et les strophes sont regroupées par deux.

1888 (juillet) : signature par R.S., Adoniram J. Gordon (1836-1895) et Robert W. MacAll du protocole de constitution d'une Église baptiste dont Ruben Saillens sera le pasteur

1888 (16 décembre) : premier culte de l'Église dite « de la rue Saint-Denis »

1888 (fin d'année/début 1889) : controverse avec Léon Tolstoï, dont Ruben Saillens découvre qu'il a plagié son récit Le Père Martin. Tolstoï présente ses excuses.

1888 : Ruben et Jeanne Saillens prennent en charge la rédaction des journaux (quakers à l'origine) l'Ami de la Maison et du Rayon de Soleil. Première édition des Récits et Allégories.

1889 (13 janvier) : inauguration de la chapelle du 133 rue Saint-Denis.

1890 (25 mai) : naissance de Jean Saillens.

1891 : Ruben Saillens rencontre C.H. Spurgeon (1834-1892).

1892 : Ruben Saillens se sépare de la Mission MacAll.

1892 : deuxième voyage aux États-Unis (centenaire de William Carey).

1893 (12 janvier) : décès à La Fère (Aisne) du beau-père de R.S., le pionnier baptiste Jean-Baptiste Crétin.

1893-1895 : crise profonde dans le baptisme français. Ruben Saillens devient le rédacteur de l'organe de presse de la dénomination, l'Echo de la Vérité.

 

1895-1907 : constitution progressive de l'Association baptiste franco-suisse, dont Ruben Saillens est le représentant auprès des instances baptistes américaines

1898 : transfert de l'Église baptiste au 61 rue Meslay.

1898 : Ruben Saillens associe son nom (comme rédacteur de l'Écho de la Vérité) à une pétition en faveur de la révision du procès du capitaine Dreyfus, et milite en ce sens dans l'Ami de la Maison et l'Écho de la vérité.

1900 : fondation, sous la présidence de Thomas Spurgeon (fils et successeur de C.H. Spurgeon), du Saillens Auxiliary (comité anglais de soutien) à Londres.

1902 : édition du deuxième volume de récits de R.S., les Contes du dimanche.

1904 : Ruben Saillens renoue avec la Mission MacAll (comme membre du Comité directeur)

1904 : grande campagne de Réveil à Genève

1905 : R.S. renonce au pastorat sédentaire au profit de l'itinérance. Il continue de prêcher une fois par mois dans l'Église qu'il a fondée.

1905 (février) : voyage d'étude au Pays de Galles avec sa fille Marguerite.

1905 (juillet) : Ruben Saillens participe au congrès fondateur de l'Alliance baptiste mondiale (Baptist World Alliance). Il en est nommé vice-président.

1906 (29 avril) : Décès de son père Auguste Saillens (75 ans), à Saint-Jean-du-Gard.

1907 (été) : première convention chrétienne à Chexbres.

1910 : l'Église de la rue Meslay est transférée au 48 rue de Lille.

1910 (été) : la convention de Chexbres se déplace à Morges.

1911 : première convention de Paris.

1912 (15 janvier - 30 avril) : convention et « Institut Biblique de Paris »

1913 : Ruben Saillens abandonne toute fonction officielle dans l'Association baptiste franco-suisse.

1914-1918 : soutien matériel procuré par un millionnaire américain d'origine alsacienne, le Général Miller, fondateur de la « Galena Oil Company ».

1914 (mai-juin): immense succès de la convention de Nîmes.

1916 : série de conférences au Metropolitan Tabernacle de Londres. Saillens est présenté comme « the Spurgeon of France ».

1916 : publication, directement en anglais, de The Soul of France par Morgan and Scott (le livre connaîtra deux éditions).

1918 : troisième voyage aux États-Unis, avec Jeanne et leur fille Louise.

1920 (15 octobre) : fondation de l'Union des chrétiens évangéliques.

1921 (octobre) : ouverture d'un Institut Biblique à Nogent-sur-Marne. L'immeuble est acquis l'année suivante.

1921 : Ruben Saillens quitte le comité de la Mission MacAll pour divergence doctrinale, se retire également du comité des Unions Chrétiennes de Jeunes Gens.

1921 : l'Église fondée par R.S. prend le nom d'Église du Tabernacle, à l'exemple de l'Église amie de Londres.

1922 (6 août) : Ruben Saillens prêche à l'Assemblée du Désert

1928 : rebondissement de l'« affaire Tolstoï / Saillens » dans la presse nationale (Journal des Débats, etc.)

1929 (30 novembre) : décès de son gendre et collaborateur Arthur Blocher (époux de Madeleine)

1931 : publication du Mystère de la foi.

1931 (octobre : rentrée 1931/1932) : recrutement de Jules-Marcel Nicole comme professeur de l'Institut Biblique.

1932 (octobre : rentrée 1932/1933) : premiers cours dispensés par Jacques A. Blocher à l'Institut Biblique.

1933 (26 décembre) : décès de son gendre (et mécène) Gustave Wargenau (époux de Marguerite).

1937 : inauguration de la chapelle évangélique de Nogent.

1939 : départ pour le Nid Fleuri (près de Saint-Usage dans l'Aube), puis pour Condé-sur-Noireau, accueilli par la famille de Madame Émile Saillens née Germaine Galland.

1941 (7 octobre) : décès de Jeanne Saillens.

1941 (décembre) : dernier sermon prêché à l'Église réformée de Condé-sur-Noireau (Calvados).

1942 (5 janvier) : décès dans la maison de la rue Gasté à Condé, à 14 heures. Ruben Saillens transmet dans son testament la direction de l'Institut Biblique à Louise Saillens, assistée de Jules-Marcel Nicole et Jacques-A. Blocher.

Par Jacques Blocher - Publié dans : Repères biographiques
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Vendredi 23 mars 2007
Parmi les récits contenus dans ce recueil, explique Ruben Saillens dans la préface à ses Récits et Allégories (en 1889), il en est un qui, traduit à notre insu en anglais sans nom d'auteur, eut la bonne fortune de tomber sous les yeux de l'illustre romancier russe [Léon Tolstoï]. Il le traduisit dans sa langue avec quelques variantes, et nous ne fûmes pas peu surpris, il y a quelques mois, de trouver notre récit, traduit du russe en français, dans un volume des oeuvres de Léon Tolstoï. Nous lui écrivîmes, et voici sa réponse :

                                                           Iasnaïa Poliana, (?) octobre 18881

    Monsieur,

    Je suis vraiment désolé de vous avoir causé de la peine et je vous prie de me pardonner ma faute, qui est bien involontaire, comme vous allez voir :

    « Il paraît en Russie une feuille mensuelle très peu répandue : le Rabochie c'est-à-dire l'Ouvrier. Un de mes amis me donna le numéro de ce journal dans lequel se trouvait une traduction et une adaptation à la vie russe de votre récit le Père Martin, sans nom d'auteur, en me proposant de proposer ce récit pour en faire un conte populaire. Le récit me plut beaucoup ; je ne fis que changer un peu le style et ajouter quelques scènes et le remis à mon ami pour le publier sous mon nom, comme cela était convenu non seulement pour le Père Martin, mais même pour les récits qui étaient de moi. Pour la seconde édition, l'éditeur me pria de lui accorder le droit de mettre mon nom aux récits qu'il avait reçus de moi. J'y consentis sans penser que parmi ces récits, dont huit étaient de moi, le récit Martin ne l'était pas. Mais comme il avait été refait par moi, l'éditeur y mit mon nom comme aux autres.

    Dans l'une des éditions rédigées par moi, je fis ajouter au titre : Là où est l'amour, là est Dieu, la parenthèse : emprunté de l'anglais, l'ami qui m'avait donné le journal m'ayant dit que le récit était d'un auteur anglais. Mais, dans mes oeuvres complètes, on a omis la parenthèse et le traducteur a fait la même chose.

    C'est ainsi, monsieur, qu'à mon grand regret je me suis rendu coupable envers vous d'un plagiat involontaire, et c'est avec le plus grand plaisir que je constate ici par cette lettre que le récit : Là où est l'amour, là est Dieu n'est qu'une traduction et une adaptation aux moeurs russes de votre admirable récit Martin.

    Je vous prie, monsieur, d'excuser ma négligence et de recevoir l'assurance de mes sentiments fraternels.

                                                                                                                                                                                                                                                                                                Léon Tolstoï.

 

Une décennie plus tard, devant la persistance de l'attribution à Tolstoï de son récit, notamment aux Etats-Unis, Ruben Saillens proteste de nouveau. Léon Tolstoï lui répond une seconde fois (cette lettre est reproduite en fac-similé dans l'ouvrage de Marguerite Wargenau-Saillens, Ruben et Jeanne Saillens, évangélistes, Les Bons Semeurs, Paris, 1947, p.232):

 

    Monsieur,


   Comme je vous l'ai écrit, dans toutes les éditions russes qui se font de mes écrits, il est dit que le récit: Là où est l'amour, là est Dieu, est emprunté à une traduction faite du français (et qui n'est autre chose que votre récit : Le Père Martin). Pour ce qui est des traductions qui se font de votre récit en Amérique ou ailleurs, il m'est tout à fait impossible de les contrôler, d'autant plus qu'il y a plus de quinze ans que je me suis dédit de tous mes droits d'auteur pour tous mes ouvrages parus après 1881 en Russie, de même qu'à l'étranger.


    Recevez, Monsieur, l'assurance de mes sentiments distingués.

    20 mars 1899


 

                                                                            Léon Tolstoï.


                  


 

        



1La précision de lieu et de date est donnée par l'édition des lettres de Tolstoï publiée les éditions Gallimard, Léon Tolstoï, Lettres II 1880-1910, n° 329, p 112-113, Gallimard, 1986 (initialement publié en anglais, Tolstoy's Letters, R.F. Christian, Athlone Press of the University of London, 1978).

Par Jacques Blocher - Publié dans : Ruben Saillens et Léon Tolstoï
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Lundi 12 mars 2007
Priez les uns pour les autres
(Jacques 5.16)

Si le nom d'un ami vous revient à l'esprit,
Ou de quelqu'un par qui votre coeur fut meurtri
A cause d'une offense, ou légère, ou cruelle,
Priez pour lui ! - Peut-être est-il, en ce moment,
Seul, dans quelque péril ou quelque affreux tourment ;
Il a besoin de vous, et Dieu vous le rappelle !

Et lorsqu'il vous sera donné de le revoir,
Il vous dira peut-être : " Au fond du désespoir,
Tel jour j'allais sombrer... Une force inconnue,
(Comme si, quelque part, quelqu'un priait pour moi,)
Me fit lever au ciel le regard de la foi...
Depuis lors, la terreur n'est jamais revenue."

Alors, vous souvenant que ce fut ce jour-là
Que le nom de l'absent à vous se rappela
Et fut, par votre amour, porté jusques au Père,
Vous lui direz : "Ami, peut-être qu'à mon tour,
Plus tard, j'aurai besoin de ton fidèle amour :
Que ta pensée, aussi, se transforme en prière !"



Extrait du recueil "Sur les Ailes de la foi - poésies chrétiennes" (Editions de Foi et Vie, 48 rue de Lille, Paris, 1921, p.92)
Par Jacques Blocher - Publié dans : Poésie
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Dimanche 4 mars 2007
Le Moulinet, près de Saint-Jean-du-Gard, où Ruben Saillens est né...
Par Jacques Blocher - Publié dans : Cartes postales
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Dimanche 4 mars 2007

Paris


J'échappe aux tourbillons de cette vie de Paris, si remplie, si agitée, si courte, pour retrouver cette page blanche, et ce petit recueil où, dans mes loisirs passés, j'avais l'habitude de jeter au hasard mes impressions, mes pensées.

J'ai écrit sur Londres1  n'aurai-je rien à dire sur Paris ? – Mais quelle disproportion entre le peintre et son sujet !

D'abord, je dirai un mot des merveilles de Paris. J'ai vu les monuments et les églises, les ponts nombreux, les boulevards plantés d'arbres, les colonnes majestueuses, les statues, les palais. Le dirais-je ? Cela n'a pas produit en moi ce sentiment d'admiration que j'attendais. On avait tant parlé, j'avais tant lu de ce Paris gigantesque ! Mon imagination me l'avait peint sous des couleurs et dans des proportions si féériques, qu'en le voyant je fus désenchanté. Quoi ! c'est là ce Louvre, dont tous les journaux illustrés sont remplis ! C'est là cette colonne de juillet, et ce petit ange doré est ce que l'on appelle le Génie de la Liberté ! O liberté ! Je t'avais conçue plus grande et plus imposante. Il me semblait que quelque chose te représentant devait être si élevé, que les nues voilassent ton front, et si resplendissant, que les yeux qui te contemplaient en fussent éblouis.

Quoiqu'il en soit, c'est là Paris, la première ville du monde au point de vue des Beaux-arts. Tout, dans ses rues bruyantes, sur ses boulevards animés, respire l'empressement, l'amusement et l'air de fête. Ses cafés sont remplis, et les cabarets aussi ; le cœur de l'homme et son estomac étant partout les mêmes. Les omnibus charrient à prix réduit de la chair humaine ; les touristes anglais, le parapluie sous le bras et le voile au chapeau, vont et viennent. S'ébahissant devant l'opéra, grimpant aux tours de Notre Dame, montant au faîte du Panthéon. Qui se douterait qu'il y a quatre ans, cette ville était dans la détresse et la famine, qui penserait qu'il y a 3 ans et demi, cette cité flambait de toutes parts ? A peine, ici et là, quelques ruines promptement réparées attestent-elles les désastres passés. Le peuple est une plante vivace qui a plus d'une racine. Meurtri sur un point, il pousse de plus belle d'un autre côté. Paris a pour aliment la province, et la province a pour guide et pour lumière, Paris.

J'ai parlé des ruines ; j'ai dit qu'elles se relèvent. Il y a celles de l'Hôtel-de-Ville, des Tuileries, des Ministères. Est-ce tout ? Non. Il y en a d'autres, mais celles-là ne sont pas celles que le touriste peut contempler, elles ne sont pas au nombre de celles que les millions rebâtissent. Transportez-vous avec moi dans ces maisons d'ouvriers, vastes casernes où des centaines de familles sont pèle-mêle entassées. Sans air, sans lumière, sans propreté, mais non pas pourtant – car c'est là un trait distinctif du caractère parisien, - non pas sans dignité, je veux dire sans un certain orgueil – venez à Montmartre, à Ménilmontant, à Belleville ; entrez dans ces cours, montez ces escaliers de bois, frappez à ces portes numérotées... Entrez. Si c'est après huit heures, vous trouverez peut-être une femme, et dans la chambre, en haillons, une nichée d'enfants sales, et pâles sous leur noirceur. Qui est-elle, cette femme ? Elle n'est point veuve. Le mari n'est donc pas rentré ? Non, il ne rentrera pas. - Le mari ! L'autre jour, il revenait du travail, fatigué. Il avait mangé sa soupe ; le tête sur la table, il sommeillait, ou causait à sa femme, en jouant avec le cadet. On a frappé à la porte, comme vous tout-à-l'heure. L'homme s'est levé pour ouvrir. Un monsieur est entré, un monsieur avec une écharpe tricolore. « Êtes-vous un tel ? » La femme pâlit. L'homme répond sans sourciller : oui. « Vous avez servi la Commune ? » - « Monsieur, c'était pour les trente sous, » crie la femme. « Il n'y avait pas de pain, pouvait-il nous voir mourir de faim ? » - « C'est bon, c'est bon, » dit le monsieur à l'écharpe. Et les agents sont entrés ; ils ont, sous les yeux de la femme et des enfants en larmes, lié l'homme vaillant qui n'a point fait de résistance ; et ils l'ont emmené.

Le mari ! Tenez, voilà une lettre de lui. Il vient d'arriver en Nouvelle Calédonie. Il dit qu'il se porte bien ; mais qui sait ? Il ne veut pas effrayer sa femme. La déportation à perpétuité ! Quatre mois de voyage sur la mer, entassé comme des animaux de boucherie ! Et là-bas ! Un climat meurtrier peut-être  on raconte tant de choses de ces îles éloignées ! Enfin, il y est. C'est un travailleur ; il ne s'est point enivré plus de deux fois dans sa vie. Peut-être se débrouillera-t-il. Mais quelle tristesse au coeur de sa femme ! Seule, et nourrir quatre enfants ! Heureuse encore, si elle connaissait Celui qui s'appelle le Père des orphelins et le Soutien de la veuve !

Qui relèvera les ruines dans ce coeur ? Qui refera cette idylle brisée ? Car, croyez-le, tous ont leur idylle, et l'amour conjugal est aussi doux dans la mansarde du travailleur que dans l'hôtel ducal, et la mère plébéienne aime autant son petit ange ébouriffé que la mère aristocratique sa poupée bien attifée. Qui donc réparera toutes ces brèches ? Les millions n'y suffiront pas. Je vous le dis, il n'y a qu'une chose qui puisse le faire, c'est l'amour. Cet amour qui fait les amnisties, qui pardonne comme Dieu pardonne...

Ah ! Puisque la France s'est perdue par la haine, sauve-la, mon Dieu, par l'amour !



19 septembre 1874

1Texte prochainement mis en ligne.

Par Jacques Blocher - Publié dans : Inédits
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