Dimanche 17 mai 2009
Ce poème est extrait du troisième recueil de poésies publié par Ruben Saillens, "Sur les Ailes de la Foi", imprimé en 1921 (le titre de ce recueil a été repris, quelques années plus tard pour un recueil de cantiques qui a connu jusqu'à ce jour une très longue carrière).

 


I

 

L’Humanité déchue était jadis pareille

À quelque voyageur égaré dans la nuit :

Le bruit le plus léger que perçoit son oreille,

Un rameau de bois mort tombant derrière lui, 

 

Lui donnent le frisson des choses inconnues ;

Il avance en tremblant comme dans un tombeau,

Car les astres amis se sont voilés de nues,

Et des souffles d’orage ont éteint son flambeau. 

 

S’il marche, il va rester au fond des précipices,

Et s’il s’arrête, un froid mortel le saisira…

Ah ! par pitié, brillez, astres propices,

Aux yeux du voyageur, qui, sans vous, périra ! 

 

Le ciel entend ses cris ; perçant ses sombres voiles, 

Mille lampes d’argent scintillent dans la nuit ;

L’homme, alors, le regard levé vers les étoiles,

En attendant le jour, voit sa route, et la suit.


II

 

Cette nuit, que la peur emplissait de fantômes,

Cette nuit du péché, dérobait à nos yeux

La beauté de la terre et la splendeur des cieux.

Et ce flambeau, c’était la sagesse des hommes :

 

Flambeau qui vacillait près du gouffre béant,

Jetait au vent du doute une dernière flamme

Et mourait… Le mystère enveloppait notre âme,

Et l’immortalité n’était que le néant.

 

Plus même que la mort, la vie était funeste,

Car est-ce vivre, ô Dieu, que d’errer loin de toi ?

C’est alors qu’apparut à la naissante Foi

Ta Parole, Seigneur, ta lumière céleste ! 

 

Comme on voit, un par un, briller au firmament

Les clous d’argent dont la beauté des nuits est faite,

La Révélation, prophète après prophète,

Dans notre ciel obscur se leva lentement.


Même confuse, éparse, inachevée encore,

Elle montrait la voie aux hommes égarés.
Vous n’étiez pas le jour, écrivains inspirés,

Mais vous étiez déjà des promesses d’aurore !

 

Vous avez précédé l’Etoile du matin

Qui parut, et brilla plus que vous tous ensemble.

Et bientôt se fondra votre rayon qui tremble

Dans le jour qui se lèvre, à l’orient lointain !

 

III

 

Brillez encor, pures étoiles,

Puisque ce jour tarde à venir !

Sur le présent, sur l’avenir

L’erreur étend toujours ses voiles, 

 

Cependant que l’humanité

Marche aux lueurs d’un incendie,

Et, par ces flammes éblouie,

N’aperçoit pas votre clarté ! 

 

Brillez sur l’âme criminelle !

Jusqu’aux gouffres les plus profonds

Faites naître, par vos rayons,

L’espoir de la Vie éternelle !

 

Eclairez tous ceux que séduit 

L’éclat d’une science vaine,

Feu follet, lumière incertaine

Qui rend plus sinistre la nuit ! 

 

Consolez ceux pour qui la terre

N’a que des moissons de douleurs !

Que leurs regards, voilés de pleurs,

Voient par vous le regard du Père ! 


Sans vous, d’horreur environnés,

Beaucoup sont morts avant l’aurore.

Pour ceux qui veulent vivre encore,

Pages divines, rayonnez !

 

IV

 

Comme avant de les voir disparaître, on salue

Les constellations qu’efface le soleil,

O Livre, quand viendra l’heure du grand Réveil,

Quand la foi, pour toujours, fera place à la vue, 

 

Nous te dirons : « Adieu, toi qui fus la clarté

De notre nuit d’erreur, d’impuissance et de crime ;

Toi qui nous apportas le message sublime

De la rédemption et de la sainteté !

 

Jésus-Christ, le chemin, la vérité, la vie,

O Bible, par toi seule est venu jusqu’à nous !

Heureux qui t’a sondée humblement, à genoux,

Et, voyant ta lumière, humblement t’a suivie ! 

 

C’est par toi, Livre saint, que Dieu s’est révélé !

Si nous n’avons pas vu le fond de ton mystère,

C’est qu’il est impossible aux enfants de la terre

De vivre à sa splendeur, s’Il ne reste voilé ;

 

Mais l’ombre, grâce à toi, cessa d’être effrayante ;

A l’âme qui cherchait la paix et le salut,

Tu ne montrais pas tout, mais tu montrais le but !

Tu fis la vie heureuse et la mort souriante.

 

Maintenant que le jour resplendit sur nos fronts,

Que, conduits par degrés à la pleine lumière,

Nous voyons l’Eternel dans sa gloire première,

Dans les siècles sans fin jamais nous n’oublirons 

 

Que tu nous a montré le sanglant sacrifice,

Le Dieu qui, pour punir et sauver à la fois,

Se fit homme et mourut, unissant sur la croix

Les rayons de sa grâce aux feux de sa justice ! »

Par Jacques Blocher - Publié dans : Poésie
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Dimanche 23 décembre 2007
1637-sc--ne-de-pers--cution-en-suisse-s.JPG Ruben Saillens fut à partir de janvier 1889, avec sa femme Jeanne, le rédacteur de deux revues mensuelles jusque-là rédigées par Mademoiselle S.P. Blundell, missionnaire quakeresse. Alors que le Rayon de Soleil s'adressait à la jeunesse, l'Ami de la Maison était destiné au public des adultes, avec une triple visée de distraction, d'édification chrétienne et de militance sociale (lutte contre l'alcoolisme, le jeu et le tabac). Dans les deux numéros de l'été 1895 de l'Ami de la Maison (juillet et août), le rédacteur raconte sa première rencontre avec un anabaptiste, à l'occasion d'une excursion vraisemblablement organisée en marge d'une invitation reçue de la toute jeune Église baptiste de Tramelan. A l'heure de l'Alsace allemande, ce double récit apporte avec humour un témoignage significatif à la fois de la sympathie spontanée et du peu de contacts réciproques entre baptistes français et anabaptistes-mennonites.

 

L'anabaptiste

Il y a quelques jours, j'étais dans le Jura bernois, à Tramelan, beau village dans les forêts de sapins, à environ mille mètres d'altitude : trois fois plus haut que la Tour Eiffel ! Que l'air est pur, que les fleurs du printemps sont jolies et délicates, quelle riche verdure que celle des gazons à cette hauteur !

Nous fîmes, deux ou trois amis et moi, par un bel après-midi, une petite excursion aux environs, dans la direction des Franches-Montagnes.

Au milieu d'un large plateau se dressait une ferme entourée de pâturages plantureux. La ferme avait belle apparence : large toit, fortement incliné, recouvrant la maison, des étables, des granges, le tout précédé d'une avenue fermée sur la route par une grille. La maison, cependant, ne m'eût pas autrement intéressé si l'un de nous n'avait dit : « Voilà une ferme d'anabaptistes. »

Ce mot éveilla aussitôt ma curiosité. Anabaptistes ! La plupart de mes lecteurs français n'ont sans doute que de vagues notions sur le sens de cette épithète. On dit : « Grave comme un anabaptiste », on a confusément l'idée de quelque secte bizarre, aux rites étranges. Mais on ignore généralement les origines et l'esprit de cette communauté qui, depuis trois siècles, n'a cessé d'exister, faisant très peu parler d'elle, vivant cachée dans les montagnes de la Suisse, de l'Alsace, de la Forêt-Noire...

Le dogme principal des anabaptistes, celui qui les distingue de toutes les autres sectes religieuses du continent européen (la Société des Amis, ou Quakers, étant surtout anglo-saxonne), c'est le principe de la non-résistance. Eux-mêmes s'appellent les Chrétiens sans défense ; ils refusent de porter des armes, même pour résister aux voleurs de grand chemin ; ils ne sont, par conséquent, ni soldats, ni gendarmes, ni gardes-champêtres ; ils prennent à la lettre l'ordre de Jésus-Christ : « Si quelqu'un te frappe sur la joue droite, présente-lui aussi l'autre ». Ils ont l'héroïsme de la paix. Cette secte a vécu dans les pays du monde les plus batailleurs, et dans les époques les plus agitées, recevant des coups de tous les belligérants et n'en rendant jamais aucun ; foulée aux pieds par toutes les armées, comme l'herbe des champs sous le pas des chevaux, qui se redresse pour repousser ensuite drue et vivace comme auparavant.

Sur toutes les questions fondamentales : – foi dans la Bible et dans le Sauveur ressuscité – les anabaptistes ressemblent aux autres chrétiens évangéliques.

J'avais beaucoup entendu parler de ces anabaptistes, sans en avoir jamais vu un seul. J'avais lu sur leur compte des anecdotes très intéressantes ; celle-ci entre autres :

Un jour, pendant la guerre de Trente-Ans, en Allemagne, un parti de fourrageurs s'arrête devant la porte d'un anabaptiste :

« Eh ! Bonhomme, dit le chef de l'escouade, montre-nous un champ de trèfle où nous pourrons faire du fourrage pour les chevaux du détachement !

– Volontiers, répondit le vieillard, suivez-moi, Messieurs. »

Il conduit les soldats le long d'un chemin au bord duquel s'étalaient des champs superbes : « Il n'est pas nécessaire d'aller plus loin, mon vieux, dit l'officier ; voici du foin qui fera très bien notre affaire. »

Mais l'anabaptiste continua de marcher : « Faites-moi le plaisir, dit-il d'un air presque suppliant, d'avancer encore un peu ; je vous montrerai un champ où vous aurez de l'herbe en suffisance. »

L'officier, supposant que le bonhomme voulait leur offrir ce qu'il y avait de mieux dans le pays en fait de fourrage, continue à le suivre. On arrive enfin à une pièce de terre assez grande, mais où le trèfle n'était pas meilleur ni plus beau que celui qu'on avait passé :

« Voilà, Messieurs, prenez-en à votre aise !

– Mais pourquoi donc, cria l'officier en colère, nous avoir menés si loin, puisque tu ne nous donnes rien de mieux que ce que nous aurions pu récolter bien avant ?

– Je vais vous dire, répondit l'excellent homme. Les champs que nous avons vus sont ceux de mes voisins, celui-ci est le mien. Puisqu'il faut que quelqu'un soit dépouillé, j'aime mieux que ce soit moi. »

L'officier fut surpris de cette naïveté sublime, de cet héroïsme si simple, mais si supérieur au sien !

Aimez-vous ce genre de grandeur d'âme ? Ces anecdotes-là vous reposent-elles un peu des hauts faits guerriers, de l'odeur de sang et de poudre qui se dégage des annales de l'humanité civilisée ? Écoutez encore ce petit trait ; il est amusant et véridique :

Un anabaptiste et sa femme dormaient en paix dans leur cabane au bord de la route, lorsqu'une bande de jeunes gens, revenant de festoyer du village voisin, vinrent à passer.

« Tiens, voilà la maison de Chose, le vieil anabaptiste... Si nous lui jouions un bon tour ? dit l'un d'eux.

– Oui, mais lequel ?

– J'ai une idée, cria le boute-en-train de la troupe. Nous allons lui démolir son toit, sans le réveiller, si c'est possible. Il aura ainsi le plaisir de dormir à la belle étoile sans le savoir. » Voyez-vous leur épatement, au matin, en ne voyant plus de toit sur leur tête ? (Je ne garantis pas le mot : épatement ; il est d'invention récente ; mais les vauriens de tous temps ont eu un argot à eux.)

L'idée fut aussitôt approuvée, et voilà nos jeunes gens montés sur le chaume, qu'ils ôtent gerbe à gerbe, silencieusement, avec des rires étouffés...

Mais le bonhomme ne dormait que d'un œil. Il s'éveille en plein, entend un peu de bruit, lève la tête, voit les étoiles briller par un large trou au-dessus de lui. Il entend des voix qui chuchotent ; il a compris...

« Femme, dit-il à sa moitié endormie près de lui, lève-toi promptement et prépare du café. »

La femme obéit, et tous deux sont lestement habillés. Puis, l'anabaptiste ouvre sa porte et crie aux jeunes gens :

« Mes amis, vous faites un travail fatigant. Quand vous aurez fini, j'espère que vous voudrez bien nous faire le plaisir d'entrer et de boire un peu de café chaud, cela vous reposera. »

Le tonnerre tombant au milieu d'eux n'aurait pas produit plus d'effarement dans la troupe que l'apparition et le simple langage du bonhomme.

Tous nos jeunes gens, penauds, descendirent du toit sans dire mot, et pressés par le chrétien et sa femme, entrèrent chez lui.

Le café était prêt ; on le but. Le vieillard adressa à ses jeunes hôtes quelques paroles chrétiennes et affectueuses ; plusieurs furent touchés. Enfin, le boute-en-train s'écria :

« Tout ça, mes amis, c'est très bien Mais maintenant que nous avons découvert le toit, il faut le remettre en place. »

Ainsi fut fait. Quelques gerbes de paille neuve remplacèrent le chaume pourri, et la cabane se porta mieux... « Douceur fait plus que violence ».

Mais aurai-je le temps de vous raconter ma visite à la ferme de l'anabaptiste ? Mes histoires ont pris toute la place, et me voilà forcé d'écrire ici, comme pour un romain-feuilleton, la formule consacrée : « la suite au prochain numéro ».

(L'Ami de la maison, juillet 1895)

L'Anabaptiste (suite)

Nous entrâmes dans la maison, et nous fîmes, pour commencer, la visite des étables où de belles vaches laitières ruminaient gravement. Nous n'avions pas encore rencontré le maître de céans, mais, à ces hauteurs, on se gêne moins entre voisins qu'on ne le ferait à Paris. Heureux pays, où la clef est toujours sur la porte, où les voleurs sont presque inconnus !

Au-dessus de chaque stalle, un nom était écrit en allemand, celui de la bête dont c'était le domicile ; et c'est par ce nom que les appelait, pour le traire, le fils de la maison, en costume de vacher : petite calotte de cuir permettant d'appuyer la tête aux flancs de l'animal, petit tabouret à un pied, fixé en permanence à la personne par une courroie autour des reins.

Le jeune homme s'intéressa à nous, et nous montra avec orgueil ses vaches primées dans les concours, toute une famille de jeunes porcs dans une auge fort propre, puis la fromagerie. Prenez vos mouchoirs, Mesdames ; ce n'est pas une boutique de parfumeurs ! Pendant un instant nous contemplâmes les énormes fromages rangés symétriquement sur des étagères autour d'une grande salle fraîche ; il y en avait de plusieurs formes, et tous n'étaient pas au même degré de maturité. Il en est des fromages comme des hommes : les uns sont plus avancés que les autres.

Ceux-ci sont de haute race, puisqu'ils sont destinés à être vendus à Paris, dans une boutique du boulevard de Sébastopol. Voilà, du moins, un bon côté du progrès : il nous permet de consommer des produits excellents très loin de leur lieu d'origine, et ce serait bien mieux encore, si, les frontières commerciales étant enfin abolies, ces produits nous arrivaient sans avoir été palpés, pesés et imposés par la douane inquisitoriale !

Mais l'on a beau être de Paris, la vue et le parfum d'une galerie de fromages ne peuvent nous charmer longtemps. Ce que nous désirions voir, c'était l'anabaptiste chez lui.

Le bonhomme enfin parut : gros et grand, de beaux cheveux gris bouclés flottant autour de sa tête, le visage rasé, le cou emprisonné dans un vaste col à deux pointes, comme on en voit dans les vieux portraits. Il faisait chaud, et notre hôte avait mis habit bas. Il nous invita fort aimablement à entrer dans la grand'salle où régnait une table avec deux bancs parallèles. Nous nous y assîmes volontiers. Un broc de lait écumeux fut apporté, dont nous bûmes avec délices, y trempant un morceau de ce bon pain bis qu'on mange avec tant d'appétit quand on a fait une course à l'air vif de la montagne. Le brave homme ne parlait guère qu'allemand, et il m'était difficile d'avoir avec lui une conversation suivie. Nous remarquâmes, sur une étagère, près du plafond noirci, un immense in-folio à couverture de basane et à fermoirs de cuivre ; il vit notre regard curieux et nous montra le livre, qu'il ouvrit avec recueillement.

Le tableau, à cet instant, me frappa, et j'aurais voulu être peintre pour le saisir et le porter sur la toile : adossé à la vieille muraille près de la fenêtre ornée de fleurs par laquelle nous arrivait un gai rayon de soleil, son haut-de-chausse retenu par d'immenses bretelles croisées sur sa chemise de toile écrue, laquelle, agrafée sur le côté, était surmontée du col gigantesque dont j'ai parlé, le bon vieillard avait mis ses grandes bésicles, et nous expliquait le texte et les gravures de son in-folio. C'était un livre racontant les souffrances des Chrétiens sans défense, persécutés au XVIe siècle en Allemagne, en Hollande et ailleurs : les gravures, très fines, représentaient les supplices auxquels ils furent soumis, pour le seul crime d'avoir refusé de porter les armes contre qui que ce soit... Honneur, honneur à ces héros de la conscience !

Après notre collation, une prière pour appeler la bénédiction de Dieu sur notre hôte et sa famille, et un regard jeté à la grande cuisine où luisaient des cuivres qui eussent fait la joie d'un peintre hollandais, nous nous rendîmes, sur l'invitation de notre nouvel ami à la chapelle. C'est un petit édifice qu'il a fait construire près de sa maison, à l'usage de la communauté, assez nombreuse, dispersée dans les environs. Aucune signe particulier ne la distingue : c'est un local d'une simplicité apostolique.

Mais ce qui nous frappa, mon ami R. et moi, en notre qualité de Français, ce fut la vue, dans cet édifice primitif, d'un harmonium superbe, et comme des églises de grande ville n'en ont pas toujours chez nous. Un orgue ici, à deux pas des caches et des fromages que nous venions de voir ! Mais qui donc peut s'en servir ?

R. ouvrir au hasard un recueil de chants qui se trouvait là, et se mit à jouer le premier air venu : l'ami R. est musicien, il met son âme dans ses doigts et sait tirer d'un instrument tout ce qu'il peut donner. L'air était grandiose : c'était de la belle musique allemande, aux accords graves et puissants. Peu à peu, toute la population de la ferme était arrivée : les petits valets aux yeux ronds, à la chevelure jaune, étaient là, surpris de nous voir et de nous entendre chanter, car nous nous étions mis de la partie. Alors, chacun s'y mit à son tour : le vieillard, son fils, les valets, les visiteurs, et c'était une chose étrange de voir ces visages de paysans bernois – peu expressifs au repos – s'éclairer, s'illuminer, se transfigurer, et d'entendre sortir de ces larges bouches des notes justes, profondes, sonores, d'une harmonie pénétrante et sentie. O puissance de la musique religieuse ! Il n'y avait plus là ni de Suisses ni de Français, d'anabaptistes ou d'autres istes, il n'y avait, pendant quelques minutes, qu'une voix, qu'une âme, qu'un cœur, chantant les louanges de Dieu !

Nous passâmes là une heure délicieuse ; hélas ! elle ne pouvait durer toujours. L'orgue se tut, les lèvres se fermèrent, les visages reprirent leur expression placide. Les uns retournèrent à leurs vaches, les autres à la fournaise ardente de la grande ville...

Une bonne poignée de mains, et nous voilà séparés, jusqu'au revoir dans le monde où les chrétiens sans défense régneront éternellement !

(L'Ami de la Maison, août 1895)

 

Par Jacques Blocher
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Jeudi 4 octobre 2007

Ruben Saillens fut dans son pays natal parfois comparé comme orateur à  Léon Gambetta ou à Jean Jaurès. Sur cette invitation d'une Eglise baptiste londonienne, il est devenu "le Spurgeon français"...  Argument massue pour attirer les auditeurs !  Quant à C.H. Spurgeon lui-même, on sait qu'il fut surnommé le "prince des prédicateurs" ("prince of preachers")... Comparatisme quand tu nous tiens !


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Par Jacques Blocher - Publié dans : Repères biographiques
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Lundi 1 octobre 2007

rs----londres-18111873-s.JPG II. Ruben, le camisard de Gardonnenque

 

a) Racines camisardes. Que serait Saint-Jean-de-Gardonnenque sans son passé camisard ? Un vieux bourg sans histoire, sinon « d'art et d'histoire », comme beaucoup d'autres... Un intéressant conservatoire du vers à soie ! Je ne sais pas si Robert-Louis Stevenson, hétérodoxe certes, mais presbytérien d’Écosse, en aurait fait la destination de son équipée à dos d'âne, mais il est certain que son voyage avec Modestine aurait eu beaucoup moins d’intérêt ! Loin de nous donc l'idée funeste de réécrire l'histoire ! Il me faut pourtant insister : Ruben Saillens ne vient pas seulement au monde dans un pays de rudes montagnards cévenols, mais au cœur même du pays camisard, et à une époque où le souvenir des luttes est dans tous les esprits comme l'atteste, vingt ans plus tard, le récit de Stevenson. Ruben Saillens y naît le 24 juin 1855, il y a cent cinquante ans. Cent cinquante ans plus tôt, en 1705, Abraham Mazel était encore détenu dans la tour de Constance dont il s'évada peu après. Ainsi la naissance de Ruben Saillens est-elle exactement pour nous à mi-distance du temps qui nous sépare de la guerre des camisards. Cette constatation purement circonstancielle nous donne une idée de l'acuité du souvenir camisard au temps de sa naissance. La famille Saillens, de mémoire d'archives, est depuis toujours fixée à Saint-Jean ou dans les hameaux avoisinants, hormis une grand-mère paternelle originaire de Saint-Julien-d'Arpaon en Lozère. Les Saillens étaient à Saint-Jean dès avant la fondation de l'Église réformée dont ils furent parmi les premiers adhérents. Et l’on ne peut manquer de relier le nom à celui du hameau sur la route de Lasalle1. Même origine saint-jeannaise sans mélange du côté de sa mère, Émilie Guigou, ce qui peut décevoir, car on a quelque temps rêvé plus romanesque. Mais la recherche généalogique a fait descendre l’historiographie de son nuage rose ! Elle est à mettre au compte de l'imagination fertile de Frédéric Guigou, l'histoire de « l'enfant mystère », racontée par ce grand-père à Ruben, qui se souvenait aussi que son aïeul était « un peu éméché ce jour-là ».2 Ce récit, repris dans deux ouvrages3, attribuait une origine corse au trisaïeul de Ruben, orphelin amené à Saint-Jean par un voyageur non identifié et trouvé mort à son réveil, dont le maire d'Aubignac aurait ensuite été le tuteur. Ne faut-il voir ici qu'une confirmation de l'imagination irrésistible de l'aïeul ? Un trait de nostalgie bonapartiste, et « corsophile », puisque les Cévenols, même plutôt mécréants comme l’était le grand-père Guigou, révéraient l’empereur qui avait fait le concordat ? L’affabulation bonapartiste serait accréditée par les récits de grognard de l'empereur que le grand-père fit à son petit-fils, auquel il exhibait fièrement sa médaille de Sainte-Hélène... alors qu'il était né en 1798, et n'avait jamais pu être même un Marie-Louise !

b) Son père Auguste. Le père de Ruben, Auguste, né en 1831, fils et petit-fils de meunier à Cabrières, était artisan chaisier au moment de la naissance de son fils. Lui-même avait été élevé dans une famille réformée dont les convictions propres s'étaient estompées. Orphelin de père à 16 ans, il avait eu une jeunesse turbulente que sa mère, faute d'instruction a-t-on pensé, n'avait pas réussi à discipliner. Elle-même avait été touchée par la prédication du Réveil qui avait retenti à Saint-Jean. C'est au cours d'une telle réunion – morave –, où il est venu faire du vacarme, qu'Auguste se convertit en 1853. C'est parmi les dissidents, darbystes, qu'il rencontre Émilie Guigou qu'il demande peu après en mariage. Le premier enfant, Ruben, est né depuis peu quand la famille quitte Saint-Jean pour Marseille.

Il vaut la peine de dire quelques mots du parcours d’Auguste. A Marseille, Auguste est d’abord chaisier, puis s’engage en 1863 comme colporteur biblique pour la Société évangélique de Genève. En 1868, il se rend à Lyon pour y œuvrer comme évangéliste dans l'Église évangélique, toujours employé par la même Société ; en 1873, il est à Paris, cette fois-ci appointé par l'Église libre4; en 1875, il regagne pour quelques années les Cévennes et fonde l’Église libre de Florac. Enfin, il retrouve Marseille en 1883, où il achève sa carrière, colporteur enfin sédentarisé, comme libraire évangélique – non sans avoir jusqu’en 1888 colporté quelques années de Biarritz à Bastia ! Doué d'une vive intelligence, entreprenant et volontaire, Auguste possédait en germe la plupart des dispositions qui devaient prendre chez son fils leur pleine expression. Mais une certaine impatience doublée d'un sens critique aigu le disposait peu à la stabilité. Le spécialiste du colportage protestant, Jean-Yves Carluer, a ainsi pu le qualifier de « plus remuant des agents de la Société évangélique de Genève ». Mais mobile dans ses projets, Auguste n’a pas varié un instant dans son attachement au passé camisard, sur lequel il n’a privé Ruben d'aucune lecture. Il a aussi légué à son fils, trait camisard, une fibre républicaine très ardente, qui portera sans aucun doute Ruben à s’enhardir plusieurs fois dans le champ politique. En première ligne contre l'intervention de la France à Madagascar en 1885, Ruben militera aussi activement en faveur du capitaine Dreyfus.

c) Saint-Jean comme un baume. Peu de temps après l'arrivée à Marseille survient le drame irréparable de la vie de Ruben : la mort de sa mère en décembre 1857, à 23 ans, et peu après celle de son petit frère Émile. Ce deuil marquera le tempérament du petit Ruben du sceau de la mélancolie. En net contraste avec l'optimisme invincible de son père, sa personnalité se construira sur un mode introverti, ce qui le conduira, longtemps, à évoquer sa propre taciturnité. Sa maman s'en était allée dans sa « maison des cieux » ; comme il l'écrira sur le seul objet qu'il aura reçu d'elle, sa Bible :

Ma mère en s'en allant à sa maison des cieux
De ce volume saint que marquèrent ses larmes
Me fit don...

Une « maison »  vers laquelle Ruben a regardé tout au long de son ministère... Mais avant que son père remarié ne l'arrache à son village, Ruben engrange ses plus beaux souvenirs à Saint-Jean où il est confié aux soins de ses deux grands-mères de 1858 à 1862. Heureux ricochet d'un malheur immense, Ruben a ainsi pu nouer avec Saint-Jean un lien d'intimité comme on n'en crée que dans la première enfance, et être élevé dans le patois de son pays plutôt qu'en français : la langue nationale, il l'apprendra à Marseille. Ainsi Saint-Jean restera-t-il toujours pour lui auréolé du merveilleux de l'enfance. Il écrit de Londres à sa fiancée en 1874 « Que j'aimerais y aller avec vous ! Je vous montrerais les sites les plus jolis, ceux de mon enfance ; nous irions cueillir des fleurs aux « Plaines », visiter les grottes historiques ; voir le « Moulinet », sorte de vieille habitation perdue au fond d'un vallon tout plein d'ombre, de mystère et d'écureuils, où mon père est né ; puis nous monterions au cimetière, où la plupart de mes parents et amis dorment maintenant. Nous irions pécher si vous en aviez envie, nous couririons la flore des montagnes, si vous en étiez amante. Nous irions dans les hauts chalets, buvant le lait de chèvre, mangeant du fromage piquant et savoureux. Nous irions, aux vendanges, grappiller dans les vignes et dépouiller les figuiers de leurs fruits. (...) »5. Ruben comprend très vite la liberté que peut lui valoir l'attention alternée de ses deux grands-mères. Lui incline très nettement pour sa « grand' » Guigou : la grand-mère Saillens, quoique membre pieuse de l'Église libre, présentait quelques aspérités de caractère, et un parler parfois vert, surtout quand elle avait sa sciatique... L'histoire met en valeur le rôle des femmes dans la transmission de la foi aux prophètes camisards. Ruben souligne aussi pour lui-même que, très tôt, le caractère tragique du témoignage chrétien [lui] avait été plus ou moins révélé par les récits d'une bonne grand'mère, cévenole et huguenote6 : sa grand-mère Guigou. A la compagnie de ses aïeules et de son grand-père s’ajoutent celles de sa tante Adèle, d'oncles, de cousins. Celle aussi de ses camarades d'école, d’abord d’école maternelle, puisqu'il fut l'un des premiers bénéficiaires de cette innovation pédagogique à laquelle le besoin de bras des filatures ne fut sans doute pas étranger7.

d) Du « jardin de Dieu » à la cité cosmopolite. Ruben aura trouvé à Saint-Jean davantage même que le substitut maternel qui lui était nécessaire. Car Saint-Jean n'est pas seulement le village amical où l'air est plus pur et l'habitant plus affable, Saint-Jean n'est pas seulement, dans la seconde moitié naissante du XIXe siècle, le paradis du ver à soie qui fait la fortune de quelques entrepreneurs, ni même seulement le haut lieu du souvenir camisard : Saint-Jean est en 1855 un centre de premier ordre pour le Réveil qui agite depuis 1820 la vie religieuse du protestantisme. Saint-Jean est une pépinière de groupes nouveaux, morave, méthodiste, darbyste, qui s'ajoutent à la vieille Église réformée dont ils ne manquent de stimuler le zèle. Après l'étouffement irrésistible des persécutions, la foi huguenote refleurit. Et ce renouveau, fait significatif, est exactement contemporain de Ruben Saillens : le temps de sa petite enfance est celui de l'enracinement durable du Réveil à Saint-Jean, où se forme notamment, sous des auspices « ni méthodistes, ni darbystes » le groupe d'abord indépendant qui se rattache aux Églises libres en 1859. Le rapport de la « commission d'évangélisation » au synode de 1855 mentionne Saint-Jean-du-Gard comme un pays plein de promesses : le pasteur Eymann, qui y vient régulièrement en visite, en parle comme d'un « jardin de Dieu », tant la soif et l'engagement spirituels y sont remarquables. On ne trouve pas de salle assez vaste pour contenir tous ceux qui voudraient venir aux réunions ! C'est dans ce climat de piété vivante que grandit le petit Ruben, sans que le sérieux attaché au culte n'étouffe – miracle cévenol ! – le sentiment de totale liberté qui fut celui de son enfance à Saint-Jean.

C’est là [dit-il dans un poème écrit dans l’enfance] qu’on m’apprit à connaître
Notre doux et tendre Sauveur,
Là, qu’à genoux on me fit mettre
Pour l’invoquer avec ferveur

Souventefois, enfant volage,
Ennuyé des tristes leçons
De l’instituteur du village,
J’allais courir par les buissons ;
Alors ma grand-mère éplorée,
Au moment de notre repas,
Cherchait sa brebis égarée,
Et souvent, ne la trouvait pas !
Je revenais avec la brune
Quand tout était silencieux
Mais jamais la peur importune
Ne troublait mon front radieux.

On imagine la rudesse du choc de la transplantation à Marseille, où Auguste fait revenir Ruben en 1862, après s'être remarié. S'agissait-il d'économiser le prix d'une pension ? Ruben est en tout cas privé de ses montagnes, et des affections dont il était l'objet à Saint-Jean. Il est aussi privé de son père lui-même, qui, comme colporteur, court le Midi de Vaucluse en Pyrénées. L'enfant se retrouve souvent en vis-à-vis avec une femme qu’il appellera sa mère, mais dont il ne sentira jamais aimé. C'est pour Ruben le réveil à sa condition d'orphelin, une souffrance affective que seule apaise la méditation poétique. Heureusement, il y a l'école, une école primaire protestante, et un maître d'école malicieux qui punit l’élève dissipé en lui demandant d'écrire des poésies... stupéfait qu'il est par la précocité du jeune Ruben, dont la maturité a été comme forcée par la solitude et l'ennui. En poésie, son père, rimeur à ses heures, lui a le premier donné l'exemple. Mais Auguste était un optimiste trop incurable pour être plus qu'un poète de circonstance. La poésie de Ruben sera le chant de toute son âme, l'expression d'une imagination jaillissante et d'un sens littéraire toujours sûr. Il saura ainsi, en pensée ou en rêve, se transporter à Saint-Jean, et mêler à ses souvenirs l’épopée camisarde.

La bourse aplatie du foyer paternel ne laisse pas Ruben longtemps divaguer à sa méditation. Son père, qui se trouve trop pauvre pour même permettre à son fils d’accepter la bourse qu'on lui propose pour le collège, le fait entrer à onze ans dans le monde du travail. C'est pour Ruben, qui devient commis d’un commerçant marseillais, le premier contact avec les « déshérités de la terre ». Pendant ses soirées, le méditatif est actif, et fréquente assidûment... les grands auteurs, dont Victor Hugo est pour lui le premier. Cette enfance entre Saint-Jean et Marseille a façonné un adolescent à la personnalité complexe, au regard mélancolique, porté à l'introspection, avide d'affection au point d’en être parfois craintif. Quand il se heurtera plus tard à l’inimitié, son père l'exhortera à se défier de son tempérament : « Tu sais, lui écrit-il, que cette malheureuse disposition à te croire l'objet d'une grande haine est un peu dans ton caractère naturel. Il faut, avec le secours de Dieu, que tu extirpes cette mauvaise plante de ton jardin. »8 Mais Ruben était aussi habité par une vitalité et une soif de vivre sans lesquelles notre prophète eût été un ermite…


[à suivre...]

 

1L'actuelle D153 qui relie, vers le sud, Saint-Jean-du-Gard à Lasalle via Sainte-Croix-de-Caderle.

2 Confidence transmise par Ruben Saillens à son petit-fils Jacques-A. Blocher (1909-1986) et à son propre petit-fils par celui-ci.

3Ruben et Jeanne Saillens, évangélistes (Les Bons Semeurs, Paris, 1947, 352 p.), par Marguerite Wargenau et Pour faire encore meilleure connaissance (Nîmes, 1954, 198 p.), par Robert Dubarry.

4 L'Église de la rue Saint-Maur, dont le pasteur est Marc Robineau.

5 Lettre du 25 mai 1874.

6 Grâce et Vérité, mars 1940.

7Cette supposition m'a été confirmée par Daniel Travier. Le filage de la soie fut à l'origine d'un véritable « sur-emploi » féminin. Les filatures, dont la main d'oeuvre était presque exclusivement féminine, furent à l'origine d'écoles maternelles (alors dites « salles d'asile ») qui facilitaient l'embauche des mères de jeunes enfants, en Cévennes notamment. Certes « inventées » par Jean-Frédéric Oberlin en 1769, les classes maternelles ne se généralisèrent toutefois qu'après la seconde guerre mondiale.

8 Lettre du 7 mai 1894.

Par Jacques Blocher - Publié dans : Repères biographiques
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Samedi 14 juillet 2007

Commune et Pontons ("fragment")


Ils me font pitié, ceux qui prétendent arrêter les révolutions en arrêtant les révolutionnaires, et mettre fin aux mouvements de liberté en fusillant les meneurs ou jetant les « insurgés » sur les pontons.

Que de crimes inutiles ! Que de froides cruautés accomplies sans but comme sans résultat !

Une idée vient ; elle saisit un peuple. Cette idée est nouvelle, partant, monstrueuse... Cette idée plane dans l'air, on la respire ; on sent un orage, l'ouragan se prépare, le ciel se couvre de nuages, l'idée éclate.

Torrent dévastateur, cette idée, contenue pendant six mille ans, se révélant tout-à-coup, entraîne avec furie toutes les institutions bonnes ou mauvaises, renverse tout, écrase tout. Aujourd'hui c'est la Commune, hier, c'était la République, il y a trois siècles, c'était le libre-examen en matière religieuse. Que sera-ce demain ? Je l'ignore, mais à coup sûr, il y aura quelque chose.

Les vieillards, hommes d'expérience devraient savoir – l'histoire, la logique sont là pour le leur enseigner – que, devant ces torrents, toute digue est inutile, que dis-je ? – funeste. Vous vous plaignez de ce qu'ils emportent tout. - insensés ! Si vous mettez obstacle à leurs déportements, ces ondes impétueuses déborderont dans les campagnes, ravageant, détruisant, démolissant !

Mais nos vieux routiniers n'entendent point ainsi. « On était heureux dans notre bon vieux temps, » disent-ils, « et ceci n'existait pas, donc, ce n'est pas nécessaire. » Et d'employer le restant de leurs forces défaillantes à arrêter l'essor des libertés nouvelles, à forcer les idées du siècle au repos.

J'ai parlé de l'histoire. Je prends un exemple.

C'est la révolution religieuse du XVIe siècle. Luther paraît, novateur hardi, et affirme le libre-examen. Aussitôt le vieux monde de s'agiter, de se boucher les oreilles, de crier au blasphème. Bûchers, chevalets; roues, potences, tout est employé pour mettre fin à cette abominable hérésie. Aujourd'hui, tout le monde – sauf peut-être le pape et les jésuites – est luthérien sur ce point-là.

Et si je parlais de la République, cette monstruosité du siècle dernier, qu'acceptent aujourd'hui les Guizot et les Thiers, c'est-à-dire ce qu'il y a de sincère dans le parti monarchique – ne pourrais-je pas dire mieux encore que tout courant d'idées est irrésistible ?

Quelque soit mon sentiment sur les hommes qui ont dirigé la Commune, je n'hésite pas un moment à mettre ses revendications sur le pied des légitimes aspirations du peuple. C'est la gradation, la marche ascendante du progrès. Luther demanda la liberté de conscience, 89, la liberté de l'État, son indépendance et sa propre possession, 71, la liberté de la commune et de l'association ; demain, ce sera pour couronnement de l'édifice, la liberté absolue – non la licence, entendons-nous – qu'on demandera.

Vous avez raison me dit-on. Aussi n'est-ce point l'aspiration, l'idée que l'on frappe, mais le crime.

Peut-être ; cela est contestable. Je nie que dans les milliers de procès qui se sont déroulés devant les conseils de guerre, les juges n'aient jamais été portés par la passion dans leurs jugements. Voyez le commandant Gaveau. Je nie, de plus, que l'on puisse assimiler l'assassinat des otages à un assassinat ordinaire. Mais en tous cas, si vous punissez l'assassin, punissez aussi ses complices. Or, ces complices, c'est vous, c'est moi, c'est la société, c'est la monarchie qu'elle a souffert si longtemps.

Pendant quinze siècles, la Royauté a commis sur le peuple toutes sortes de crimes. Que d'enfants du peuple assassinés par les rois ! On n'en parle pas, mais on n'a pas assez de larmes pour Louis XVII, ce fils innocent d'un monarque coupable, quoiqu'on en dise.

Aujourd'hui, Chambord, Joinville, Aumale, et pour un peu, Napoléon III lui-même, se promènent en calèche découverte, en plein Paris. Ils sont députés, ils sont accueillis dans les « régions officielles »; on a pitié de leur infortune, bien que l'on ne veuille pas d'eux – et c'est bien heureux, vraiment – pour régner sur la France.

Delescluze – fanatique, peut-être, mais devant le patriotisme duquel je m'incline – Delescluze, cet homme qui a combattu toute sa vie pour une cause dont le succès ne lui promettait ni trésors, ni couronne, – Delescluze, qui, voyant son drapeau souillé et déshonoré, meurt noblement sur une barricade – l'histoire, plus juste que nous, enregistrera et admirera cette action sublime – Delescluze, dis-je, sortirait du tombeau, qu'il serait arrêté, jugé, fusillé sans merci.

Des feuilles écrivent tous les jours en grosses lettres dans leurs colonnes : Vive le roi !1 c'est-à-dire, vive l'oppression, la tyrannie, l'asservissement, l'abrutissement des intelligences, l'incendie des Chartes et des Droits immortels de l'Homme – et on les laisse faire... Si par malheur un journal allait crier : Vive la Commune ! – Or, je le demande, qu'a de plus horrible la Commune que la Monarchie – il serait suspendu, et ses rédacteurs emprisonnés.

Où est la justice des hommes ! ...


Mais tous ces gens-là me font l'effet d'un homme qui, ne voulant pas que le vent souffle du Nord, tournerait sa girouette au Sud et l'y maintiendrait de force, s'imaginant que le vent suivra la direction de sa girouette...


29 mai 1872



1La Décentralisation, Journal Lyonnais, l'Univers, etc.

Par Jacques Blocher - Publié dans : Inédits
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